Adolescent sur un chemin de Bretagne à peindre sur le motifUne année déjà ! Il y a déjà un an, on m’annonçait mon cancer-pas-de-chance. Cette déclaration m’a extirpé de mon précédent univers. Je ne pourrai plus jamais être comme avant ! En écrivant ces mots, je prends tout à coup la mesure du sens de cette phrase. Je me pose cette première question : est-ce qu’une épreuve médicale quelle que soit son amplitude peut nous transformer ? N’être plus comme avant implique une métamorphose. Le problème est posé. Il me reste à décrire ce qui a été modifié en moi pour le valider ! Redevons simple et basique : ai-je changé ? Je crois que cet axiome vient du fait que j’ai vécu un grand danger et que je pense y avoir échappé. Ce danger prend forme dans ma tête est devient la conséquence de ma transformation. Est-ce si simple ? Non, s’adoube les raisons qui ont fait cette maladie. Tout ceci me pousse fermement à prendre les décisions pour améliorer profondément mes comportements.
Une impression bizarre se fait en moi. Je suis partagé entre continuer naturellement à être ce que j’étais, parce que rien ne peut disparaître par un coup de baguette magique, et changer à tout prix pour ne pas retomber dans le guet-apens du cancer. Ces interrogations entaillent toute certitude d’un coup net de canif, me déchirant en de multiples cicatrices. Aurais-je la force de vaincre, de dépasser cette maladie ? Souvent, après des telles épreuves, des pensées étranges parsèment notre vie. Nous tergiversons au début puis ces souffrances nous encouragent à une certaine bravoure. Est-ce l’audace qui vous donne ce courage, ou est-ce tout simplement l’inconscience de ce qui vous attend ? Notre vaillance n’est en fait que de la témérité ou bien une crânerie parce que nous sentons constamment en nous-mêmes cette éternelle jeunesse.
Apprendre une nouvelle vie, tout en demeurant de ce que l’on était ! C’est un peu paradoxal et illogique même. Comment concilier le beau et le laid, l’amour et la peur, l’ennui et la haine. Tant de mots peuvent s’entrechoquer, se combiner et nous interroger. Pour construire, faut-il incendier ? On ne détruit pas totalement une maison sans en retirer les fondations. Tous est questionnement sans recevoir de réponse car elle se trouve au fond de moi. Je dois habiller mon corps et parer mon cerveau d’une nouvelle dimension. Il me faudra du temps pour effacer et perdre toutes mes anciennes impulsions qui resurgissent immanquablement quand je m’oublie et que je vais très bien. Apprendre à mieux me regarder dans un miroir celui qui ne cache aucun bouton, aucune faute de l’âme.
« Son propre regard face à la multiplicité du regard des autres ». Il peut être doux et nous subjuguer. Il devient interrogateur, passionnant au cours d’une conversation. Il sous-entende parfois tant de questions. Il y en a un qui m’attire, c’est le regard franc qui s’oppose au regard furtif ou en coin que je n’aime pas. Le regard pensif devient attendrissant. Un seul m’émerveille d’un seul coup d’œil : le regard en or, celui aux yeux bleus profonds et limpides comme un ciel sans nuage ou vert émeraude infini comme une eau posée sur un fond de sable blanc. Le regard de tous ceux qui ont suivi ma maladie, m’a passionné et j’aimerais les en remercier.
Aujourd’hui dans les courriels que je reçois, beaucoup de personnes me disent leur peur de n’avoir jamais la force de lutter contre le cancer comme je l’ai fait. D’autres que je rencontre ne se rendent plus compte que j’ai été malade. C’est un entrelacement d’attitudes qui tournoient autour de moi : oubli, considération, normalité, admiration, sans l’inévitable : je ne savais pas ! Le plus dur est de voir se dessiner une moue à la commissure des lèvres. Elle permet à la bouche d’être légèrement entrouverte et laisse à peine passer un son en un seul souffle pour vous dire en forme exclamative plus qu’interrogative et sans s’il vous plait, remuer les lèvres :
— Alors ces traitements, c’est fini !
Cette phrase se termine par un rictus où se dessine sur les lèvres un sourire qui se révèle dans le contraste des lèvres rouges et la blancheur des dents. C’est aussi un air de dire « allez mon gars, un sale moment de passé ! » ou bien qu’ils s’en foutent de mon problème, pourvu que l’on parle d’autre chose. C’est ce que je ressens, mais je suis juge et partie donc mal placé pour analyser froidement les fondements de leur attitude. Etre malade ne focalise pas obligatoirement l’attention de tout un chacun. La vie de tous continue irrémédiablement. Il ne faut donc pas s’étonner des attitudes qui peuvent surgir et elles me paraissent ubuesques. Ces personnes sont dans leur logique quotidienne et je n’ai pas à m’en offusquer. Pour certains, je dois leur résumer ma vie récente, afin de leur permettre de retrouver mon parcours dans ma maladie. Pour d’autres, il me suffit de parler de l’air du temps pour qu’ils puissent ainsi échapper au mot cancer et vivre leur journée et surtout leur nuit sans cauchemar. Je ne suis pas agressif envers eux, bien au contraire. J’accepte cet état de fait avec apathie. N’allez pas penser que je suis indifférent, bien au contraire, car je porte beaucoup d’attention à mes interlocuteurs. J’essaye de capter rapidement où ils en sont dans ma mésaventure. Je ne veux pas en rajouter inutilement, ni parler malencontreusement de choses dont ils ne se souviennent plus. Je trouve que c’est presque insupportable de leur rappeler mon récit. J’ai souvent envie de me laisser aller quand ils sont devant moi.
Parfois, pour un ami bien intentionné, je vais à la rencontre de sa sollicitation. Je ne laisse pas de côté l’analyse de son regard. Si je me trompe, alors tant pis ! Que puis-je y faire ? Mon histoire chemine différemment suivant les moments de la journée. Je discerne dans une conversation qui commence, le degré de l’intérêt de mon interlocuteur pour ma maladie. C’est très subtil et pleins d’erreurs d’appréciation. Je n’ai pas toujours une attention bien éveillée et je dois me fourvoyer dans des conversations qui vont se perdre sur tout autre sujet que le cancer. N’allez pas croire que je ne parle ou que je ne pense qu’à cette maladie. Je ne me sens pas obsédé, elle est maintenant devenue une expression naturelle. Je ne vis pas dans le délire de mes expériences médicales. Aller à la rencontre des pensées des gens ne doit pas être répréhensible. Rappelez-vous des personnes que vous croisiez qui ne vous ont donné aucune nouvelle ? Ils risquent de développer une forme de frustration ou d’amertume. Tous ces moments sont tellement alambiqués, ils surgissent si vite et n’importe où, que je laisse mon regard guetter un détail qui fera que je parlerai ou ne parlerai pas de mon cancer. Le problème avec cette maladie est qu’elle ne montre aucun signe physique extérieur. Si j’avais été boiteux ou balafré, le regard de mes interlocuteurs aurait été bien différent.
En revenant de notre thalasso, nous avons retrouvé une partie de notre maison sans chauffage. Nous avons fait du camping dans le bureau de Béatrice. Une façon de prolonger nos vacances, d’autant plus que dehors il faisait très, très froid. Nous étions autour des moins dix degrés en cette première semaine de janvier. Ne pas dormir dans notre chambre a contribué d’une certaine façon à me mettre dans une autre condition face à cet anniversaire du 18 janvier jour de l’annonce de mon cancer-pas-de-chance. Cette date, je la nomme mon 18 brumaire même si l’évènement historique c’est déroulé au mois de novembre 1799. Je trouve que ce 18 a été un coup d’Etat pour mon corps et mon esprit, aussi confus qu’a été la venue de Bonaparte au conseil de cinq-cents à Saint-Cloud. J’aurai aussi pu me rappeler le 18 juin de l’appel du général de Gaulle, demandant aux français de résister ! Ce chiffre peut être l’anniversaire d’une longue liste d’évènements historiques, sans toute fois m’apporter quoi que se soit de plus qu’un chiffre de ma destinée. J’aime les chiffres, dont particulièrement le zéro. Je l’ai déjà raconté mais trouver aux nombres, aux dates, des révélations astrologiques, c’est participer à une science ésotérique, nous destinant à l’occultisme. Comment croire à des pratiques fondées sur une théorie des correspondances. Beaucoup de civilisations interrogent les chiffres pour de nombreux évènements. Avant l’annonce de mon cancer, nous avons été avec mon épouse à un mariage en Inde. Ce dernier ne pouvait être célébré qu’à une date et une heure précises. Je me sens comme Charles Baudelaire confronté à un monde désordonné avec la volonté de le réunifier par l’idéalisation. Est-ce que le visible participe-t-il à l’invisible ?
Je me suis mis à relire son poème Correspondance pour mieux comprendre la construction de cette pensée :
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants.
Avant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
J’aime les allégoriques qui mêlées à la poésie laissent mon l’esprit me conduire sur les terres extravagantes de l’imaginaire. Voyager au gré de ces aphorismes dans les recoins de son esprit cristallise dans mes rêves un monde idéal.
— Lui : « Pour la première fois, vous mêlez un poème célèbre à votre prose.
— Moi : Cela vous étonne que je puisse le faire ?
— Non, mais…
— Mais quoi ?
— Rien, vous n’arrêtez pas de m’étonner. Il ne manque plus que la musique s’échappe de vos mots et nous aurons fait le tour des arts.
— Je suis éclectique, j’aime tout ce qui m’environne et je vis avec ce que j’écris et je peux formuler le contraire. Je trouve tout à fait naturel de vous faire part de mes émotions. Elles peuvent se transcrire par un poème.
— Votre analyse du regard des autres interroge. Est-ce possible de regarder ainsi quelqu’un qui vient vous dire bonjour ?
— N’oubliez pas que j’aime peindre et particulièrement croquer les gens que je rencontre. Il est donc évident par ma formation artistique d’avoir cette facilité de tout prendre dans le regard de l’autre. Ne pas laisser une brindille vous faire cligner de l’œil.
— Toujours de la poésie, mais au-delà de cette attention que vous portez à scruter ces personnes, vous dépassez la première impression de la rencontre pour entreprendre un dialogue sur votre maladie. Ce n’est pas facile d’y faire allusion, du moins pour moi en tant que non malade.
— C’est ce que je constate. Ce mot est infranchissable pour beaucoup de personnes même si nous en parlons régulièrement. Il reste un rempart où se cache la peur. Cette peur que tout un chacun peut avoir, car cette maladie déboule sans prévenir, sans signe avant coureur particulier. Elle semble invisible. Elle peut nous concerner, du jour au lendemain. Cette peur est intrinsèque. Ce comportement va infailliblement déclencher pour beaucoup de personne une certaine passivité lorsqu’ils vont apprendre qu’ils ont un cancer. Ce tabou forme un rempart. Il s’écroule par l’annonce de cette maladie, il se dresse un nouveau rempart pour se refermer sur nous dès qu’on y entre. C’est cette impression que j’ai depuis que je le vis. Je n’arrête pas de faire exploser cette forteresse pour considérer cette maladie pour ce qu’elle doit être, ni plus ni moins qu’une maladie et non pas un tabou.
— Impossible pour ceux que vous rencontrer de ne pas avoir un comportement qui peut vous sembler bizarre.
— Cela, je l’accepte. Je n’admets pas ceux qui du bout des lèvres me demandent de mes nouvelles en pensant tout à fait le contraire. Là, ils m’énervent, c’est plus fort que moi. Ce n’est pas grave, ce sont des hommes et c’est ainsi que va la vie !
— Vous avez depuis une année été confrontés à des médecins !
— C’est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis l’annonce de mon cancer-pas-de-chance que des hommes puissent me soigner et m’apporter des remèdes médicaux. C’est une incroyable aventure et je me félicité de les avoirs rencontrés— Vous semblez très admiratif de ces médecins qui vous ont suivi pendant cette année.
— Plus que de l’admiration, c’est un très grand respect. Un remerciement à tous ceux qui ont contribué depuis tant d’années à faire avancer la recherche contre le cancer.
— Dommage que tout n’ait pas été parfait ?
— C’est le propre de l’homme de n’être pas parfait et donc je ne suis absolument pas étonné d’avoir rencontrés quelques difficultés, c’est inévitable. Le mieux que je puisse faire est de raconter ces anecdotes. C’est ainsi que l’on peut espérer voir ces hommes s’améliorer. Je trouve que l’on parle de plus en plus du cancer et pourtant quand on y est confronté, on s’aperçoit de toute la distance qu’il reste à parcourir pour mieux faire connaître cette maladie. J’ai été le premier dans cette attitude, donc je sais ce que les autres ressentent quand je m’adresse à eux.
— Dans la presse ou la télévision, il est fait mention de cette maladie et beaucoup d’examens préventifs sont effectués.
— Je suis d’accord, nous sortons d’un obscurantisme. Il y a beaucoup à faire et particulièrement auprès des jeunes qu’il faut continuer à informer. Ils sont actuellement très touchés par ces cancers.
— Qu’allez-vous faire ?
— Je me suis inscrit d’ores et déjà à la Ligue contre le Cancer et j’attendais de finir mes traitements pour participer avec eux à leurs actions. J’ai encore un peu d’appréhension de rentrer dans une association. Je me connais et je sais que je ne peux pas faire les choses en demi-mesure.
— C'est-à-dire ?
— Je rentre toujours par une petite porte dans une association, on m’accapare de beaucoup d’actions qui au bout du compte, me font prendre des responsabilités. Je donne toujours un peu de moi-même pour les autres, plus encore quand je suis concerné."
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Le dimanche matin nous aimons aller au marché. Le plaisir est de circuler entre les légumes qui arrivent des grands jardins des alentours de ma ville. Il y a toujours un ami, un visage connu qui vous saluent dans les allées. Un mot sur tout ou rien est toujours parsemé de bonnes intentions. Il y a aussi le visage que l’on veut oublier qui surgit derrière l’étal d’un marchand de fruits tout droit arrivé des champs de plastic, vous savez ceux qui s’étalent sur des centaines d’hectares pour produire des fruits bien calibrés. Il faut un œil avisé pour ne pas tomber dans l’effroi : ne jamais acheter ces produits de grande consommation que certains vendeurs dissimulent parmi les poireaux ayant un peu de terre. Ils sont généreusement achetés au petit cultivateur local, histoire de mettre hors de doute toute provenance de l’étal. A force d’avoir consommé pendant des années cette nourriture provenant de tant de pays si éloignés beaucoup de personnes ne savent plus les saisons de production de ces fruits et légumes. Lors d’un dîner, une amie a fait une soupe de poivrons rouge un soir de la fin janvier. Tout le monde s’est extasié sur la bonne saveur de ce potage mais personne ne s’est interrogé sur le fait que les poivrons ne poussent pas en hiver sous nos contrées ! Il faut absolument que l’on puisse refaire une cartographie des saisons des légumes et des fruits. Plus personne ne sait quand ils poussent. C’est fou d’en arriver là. Si des marchands mélangent des légumes industriels avec ceux du jardin de la grand-mère, j’ai été surpris de voir l’inverse et trouver des légumes formatés mélangés à des petites carottes et poireaux :
— Mais pourquoi vous faites cela ? demandai-je.
— J’ai des clientes qui les demandent alors pour ne pas les voir partir chez un concurrent, j’en achète.
— Et vous les mangez si vous ne les avez pas vendus ?
— Non, je les donne aux cochons ou aux lapins.
Moi, qui lui en achetais en toute confiance, beurck, je ne le ferai plus. Je pense souvent à mon marchand de chèvres. Il est le seul à qui j’achète ces produits. Il cesse toute vente dès la fin du mois d’octobre pour revenir après sevrage des chevreaux, début mars. Quand je le vois arriver, c’est presque un instant de bonheur, une période s’est achevée, une autre reprend vie. C’est tellement bon de vivre avec le rythme de la nature au travers des autres. Ce fromager est extraordinaire, le béret basque calé sur la tête, un visage à la Pierre Perret, avenant et toujours un mot, une blague, pire un sourire comme si les soucis glissaient en permanence sur lui et que tout allait bien. De ces grosses mains, il prend délicatement un magnifique fromage demi-frais qu’il pose délicatement sur un papier sulfurisé, il me plie méticuleusement pour vous le tendre avec un bon mot.
Béatrice s’arrête tout à coup devant un étal d’un poissonnier, un dimanche ! Je ne l’ai encore jamais vu acheter un poisson, ce jour du seigneur. Elle en achète d’habitude le vendredi par des poissonniers qui viennent directement de la côte avec les arrivages des petits ports de notre littoral. Mon étonnement est grand de la voir devant les poissons. Son visage me semble rouge de colère. Je suis ses yeux qui vont vers l’étal se trouvant opposé au nôtre. Je ne remarque rien, que des gens qui achètent et ceux qui attendent leur tour. Elle se retourne vers moi et me dit :
— C’est cancer-pas-de-chance !
Je me mets à observer avec plus d’attention les personnes et effectivement, je le vois. C’est toujours un peu étonnant de se remémorer le visage de quelqu’un en dehors de son travail et de sa blouse blanche.
— J’achète un paquet de carottes et je la lui lance en pleine figure, pour fêter mon cancer !
Du geste à la parole, je fais comme si je jetais quelque chose, mais je ris.
— Tu sais, lui dis-je, je m’en fous complètement. Je l’ai assez habillé dans mon blog. Qu’il achète donc des fruits avec pleins de produits cancérigènes.
C’est effectivement ce qu’il fait en achetant des haricots en plein mois de janvier ! Ils doivent certainement venir d’un pays très lointain. Béatrice toute bouleversée fait un mouvement en arrière comme si elle repoussait une vision. Je dois absolument lui parler d’autre chose pour qu’elle oublie. Je n’ai pas envie qu’elle se réfugie dans l’animosité. Il s’est mal comporté ce médecin. Nous avons encore en nous cette perception indéfectible de l’annonce de mon cancer. C’est une image qui flotte devant nos yeux et ressurgit par exemple en voyant cancer-pas-de-chance. De toute façon, il donne l’impression de ne pas nous reconnaître. C’est tellement plus simple ! Il reste dans une attitude qui consiste à continuer de pousser son cabas, la tête penchée vers le sol. Je sais que cela n’est pas vrai puisque dans les dîners de médecins, il a participé aux conversations concernant mon refus de me faire soigner à l’hôpital. Les villes de province ont cet avantage de faire circuler assez rapidement tous les ragots. Drôles les circonstances sur un marché de nous faire revivre ces durs moments de ma maladie. En dépassant ma première réaction je me persuade qu’il est plus naturel d’y être confronté entre carottes et poireaux, un dimanche matin sous un ciel bas de nuages dans le froid de l’hiver.
Nous décidons de quitter le marché et d’aller à pied tout en haut de la ville, acheter dans une boulangerie, la meilleure galette des rois, traditionnelle en cette époque de l’année, même si nous les voyons continuer d’alimenter les devantures réfrigérées jusqu’au mois de mars. On nous a dit que le feuilletage est excellent. Voilà une motivation pour oublier cancer-pas-de-chance. Elle se vérifiera effectivement bonne, cette galette des rois.
Il y a des après-midi où tout est ennuie. Il s’est mis à pleuvoir à verse avec de fortes bourrasques. Aucun intérêt d’aller faire une promenade. Lire étendu sur le canapé est un bon moyen de remédier à tout accablement. Il suffit de se plonger dans les mots d’un bon livre. Mon fils me demande comment je peux lire au moins trois livres en même temps ?
— Mais je les lis les uns après les autres !
— Oui, mais pourquoi ne pas commencer un, le finir, puis passer au suivant et ainsi de suite. Je ne comprends pas l’intérêt de sauter de l’un à l’autre dans une même journée sans avoir terminé l’un d’entre eux ?
— C’est un peu comme dans la vie, en une journée tu fais plusieurs choses, celles qui te passionnent et celles qui t’embêtent. Un livre peut se lire suivant nos humeurs. Ce qui est important, c’est le moment où on l’entreprend dans la journée. J’aime diversifier mes lectures. Là tu vois je suis plus inspiré par une écriture très descriptive, fourmillant de mots, d’images et au texte pleins de sous-entendu. En fin d’après midi, j’aurais plus envie d’un livre à l’écriture poétique et ce soir avant de me coucher d’un livre laissant place à l’imaginaire pour me faire dormir."
En répondant à mon fils, je me suis mis à penser à un poème d’Arthur Rimbaud qu’il avait écrit adolescent lorsqu’il voulait fuir son milieu conformiste pour aller sur les routes de l’aventure. Ce poème surgit de ma mémoire sans rien me demander.
Ma Bohême
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur!
Un sonnet du même poète intitulé Voyelles pourchasse au moindre son, des impressions multiples, visuelles et comme illuminées pour contribuer à éveiller nos sens, en commençant par le A de l’alpha pour terminer dans le O de l’oméga.
Voyelles
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Je ne sais pas si la poésie peut être importante dans une vie mais pour moi, elle combine la réalité en pourfendant mes rêves de mots fantastiques pour arriver à me sortir d’une indolente léthargie. Je suis obligé de me cingler contre un vent mauvais qui a surgit pour faire place à un besoin absolu de regarder : un ciel bleu et limpide, transparent comme de l’eau de source. Etre poète c’est exceller, mieux encore faire triompher des mots, des phases pour qu’elles deviennent de formidable images, en les réalisant courtes, acerbes et pas trop sarcastiques. Elles doivent être démonstratives pour nous évoquer les sons de la vie. Si cette forme poétique est tombée en désuétude, c’est toujours impressionnant de les relire car le travail du poète fait une œuvre par trois mots et tout est dit. Je trouve extravagant de voir actuellement les chanteurs composer ou faire appel à des compositeurs contemporains et se fatiguer à faire rimer chaque ligne. Si nous lisons attentivement leur texte, dieu sait s’ils peuvent être malsonnants. Ils n’ont qu’une règle : le refrain. Ils ne veulent que trouver la mélodie qui accrochera l’auditeur. Je peste contre ses rimes. Je trouve néanmoins qu’ils sont les plus inventifs, il y a tellement d’auteurs qui créent tant et tant de chansons que je me demande comment ils arrivent à inventer de nouvelles mélodies.
— Lui « Les livres ont une réelle importance dans votre vie ?
— Moi : Je ne peux pas m’en passer, c’est une véritable dépendance. Il m’est arrivé toute fois de ne pas lire.
— Par exemple ?
— J’ai eu une période où je regardais beaucoup de film. Je voulais en voir plus que de raison, donc je me couchais fatigué, sans lire et dans la journée je n’avais pas le temps d’ouvrir un seul livre. Lors de ma chimiothérapie je n’arrivais pas à me concentrer mes yeux s’embrumaient, se fermaient et je n’avais qu’une seule envie, dormir. Nous devons tous avoir ces comportements où nous sommes attirés par d’autres découvertes, d’autres passions.
— Les poèmes que vous citez de Rimbaud sont encore encrés dans votre mémoire ?
— Vous avez raison ils ont le parfum encore de l’encre, mais ils sont ancrés en moi ne se détachant pas de ma mémoire. Parfois j’ai l’impression de les avoir oubliés, puis ils resurgissent tout à coup de mon passé, des méandres de ma mémoires et c’est un moment agréable surtout quand je suis dans l’écriture d’un texte. Je me suis précipité pour vérifier dans mes livres, si ma mémoire n’est pas défaillante. Vous me faites penser à une phrase de Marcel Proust dans son livre A la recherche du temps perdu où il écrit : « Il ou Elle ne savait rien, dans le sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d’atteindre directement. Le monde des idées n’existe pas. »
— Pourquoi me dites-vous cela ? Pour étaler votre connaissance et celle de textes qui ne me semblent pas avoir de propos direct dans notre dialogue.
— Ne savez-vous pas écouter ? Citer un auteur célèbre vous fait-il tressaillir ? Vous passez à coté de mots qui sont importants pour moi, non pas parce qu’ils viennent de ma mémoire car ils sont restés accrochés à mes souvenirs. Un poème est un instant de vie, il prend sens parce qu’il est lu ou découvert à un moment favorable de mon existence. C’est pour une bonne raison. Les choses qui parviennent de mon cœur sont ma vérité, plus que celles de toute souvenance. Je laisse parler mes émotions, plus que mes ambitions d’étaler toutes connaissances. Si citer des mots, des phrases vous chagrine, tant pis, mais je ne m’en abstiendrai pas, c’est ainsi que je suis.
— Ne vous énervez pas, j’ai aussi le droit de vous donner les raisons de mon étonnement !
— Je ne m’énerve pas contrairement à ce que vous pensez. Comme contre cette maladie, je me bats pour mes idées. Elles ne se sont pas géniales, elles sont ce que je suis avec ce passé qui m’a construit. Le mot génial me donne l’idée de vous citer une phrase de Georges Pérec dans son livre les Choses : « Ils criaient au génie parce qu’un ciel bleu était bleu ciel ».
— Vous êtes perspicace !
— Pas plus que vous-même, si je lis dans vos yeux ! Je m’aperçois en vous observant attentivement que vos yeux sont embués et que vous ne m’entrevoyez qu’au travers de ma maladie. Elle accapare votre esprit quand vous venez parler avec moi. Il me semble que vous ne voyez plus que le malade. Je suis moi et je le demeure chaque jour avec une expérience nouvelle qui me construit intérieurement et pousse ma mémoire à acquérir un peu plus de connaissances. Je dois laisser mon cœur avec sa spontanéité émotionnelle. Je reconnais que de ne rien dire est la plus belle des vérités. Comment, alors converserions-nous ? J’ai besoin de ces dialogues et je n’ai aucune animosité contre vous quand vous me faites péter les plombs. Je reconnais que vous êtes l’interlocuteur le plus perspicace que je connaisse et je dois vous en remercier.
— Ce serait bien d’arrêter de dire « mon cancer » et de vous en distancer. Il n’est pas votre propriété. D’ailleurs, il n’est plus présent dans votre corps. Pour les maladies aussi il faut savoir faire son deuil !
— Vous avez tout à fait raison, je suis encore trop empli de ces mots qui ont besoin de s’expulser de mon esprit. Cela me fait une drôle d’impression ce que vous venez de me dire : dépasser mon cancer qu’il n’est plus en moi. Vous êtes le premier à me dire ces mots et je les ressens très fort, je viens tout à coup d’être mis devant une autre condition de moi-même. Aurais-je la force d’en faire mon deuil ?
— Avec le temps inévitablement.
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Pour la première fois depuis plus d’une année, je reprends la route seul, avec de nombreux rendez-vous du centre au nord de la France. Je pensais aux textes que je venais d’écrire sur les chansons en écoutant les différentes radios dans ma voiture. Mon attention n’est pas permanente sur les paroles. Je vois défiler les kilomètres comme les chansons avec monotonie ou platitude. Je suis obligé de zapper sur différentes stations radiophoniques, de trouver les musiques qui sont le reflet de ce que je suis en ce moment. Je passe donc du classique à la culture, aux radios divertissantes puis par un soudain ras le bol, je retrouve mes cédéroms pour m’apaiser et prendre le temps de rêver autrement et de me laisser glisser dans une de mes pensées.
Dans la campagne flamande, à midi, je découvre juste à l’angle d’une église, une petite maison de briques rouges, sans volet avec sa petite épicerie attenante : un estaminet. Quand on y pénètre, c’est tout une atmosphère qui se dégage inévitablement des murs au plafond et en leur milieu, flottant comme des grandes voiles, des tables dressées de nappes blanches. Depuis l’interdiction de fumer, nous ne sommes plus accueillit par des odeurs de tabac : c’est la cuisine qui laisse échapper les effluves de plats mitonnés mêlées à celle de la bière qui a dû imprégner le comptoir. Notre regard va immédiatement sur les murs parsemés de faïenceries aux couleurs bleus qui se répartissent entre quelques tableaux à l’huile et de vieilles photographies du village. Une immense collection de cafetières en faïence ou en métal émaillé, est accrochée aux poutres qui traversent le plafond comme des rayures de Daniel Buren. C’est une constellation de tâches de couleurs qui rythme votre regard du sol au plafond. Tous les espaces sont sollicités et ils s’accaparent de chaque vide. Nous pourrions imaginer que cette présentation a été élaborée par un collectionneur trop pressé qui accroche en tout sens, ce qui lui tombe sous la main ou qu’il a acheté dans les vides greniers. Nous savons que c’est ainsi pour toute la décoration des estaminets, de n’avoir aucune cohérence apparente donnant le charme de ces endroits pour arriver à procurer l’illusion que des générations ont laissés un peu d’eux-mêmes dans ces lieux.
Le regard se lasse de tous ces objets pour se concentrer sur le plat quand il arrive sur la table. Une casselotte en terre cuite émaillée jaune orangée me parvient l’odeur délicieuse d’un plat simple : des émincés de poireaux, de carottes, de céleris et coupé en deux, plusieurs endives le légume régional. Du riz non collant est disposé sur le coté du plat et au centre trônent quelques morceaux de viande. A la première bouchée, c’est une saveur exquise de mets simple qui vous envahit. En mangeant doucement, mon regard se porte vers la petite fenêtre à croisillons où l’on distingue les étendues de neige entre deux grands brocs émaillés. Savourer et contempler cette étendue blanche crée un accord harmonieux comme dans un grand concert symphonique. La musique emplit l’esprit et le corps se réchauffe progressivement. Le mouvement des bras des musiciens ou du chef d’orchestre se font dans une grande économie de moyens pour que le son juste soit placé au meilleur moment. Je coule dans un délicieux instant. Les bruits autour de moi deviennent diffus et sont atténués par mon acouphène. Les odeurs sont amalgamées aux bruits des fourchettes qui claquent le fond des assiettes.
C’est le moment idéal pour corriger les textes de mon blog. Je les imprime souvent pour en relire chaque phrase. Trouver leur cohérence et leur eurythmie, c’est le mystère de l’écriture ! Les mots me donnent d’autres idées quand je les lis en dehors de mon écran d’ordinateur. Je dois intriguer mes voisins de table, d’être complètement absorbé par l’écriture. Mon crayon me sert à raturer et à gommer en soufflant légèrement sur les petits déchets qui restent accrochées au papier. J’arrive toutefois à manger une bouchée entre la lecture attentive de deux ensembles de phrase. Je voudrais que ces moments se poursuivent longtemps, que la terre s’arrête de tourner et prendre du temps pour écrire.
Avant, c’était le carnet de croquis posé sur un coin de table. Il se noircissait de portraits. Maintenant, j’ai envie de les décrire. Un visage devant moi, il est fin et allongé avec une bouche étonnamment grande. En général, les bouches s’amincissent à l’union des lèvres inférieures et supérieures à cette zone des commissures qui s’alignent à l’aplomb des deux pupilles des yeux. Ici, notre personnage est né avec une bouche qui lui trace exagérément une rayure horizontale sur toute la face comme un trait de cutter d’une toile de Fontana. Les lèvres sont charnues et l’arc de cupidon sur la lèvre haute en dessous du nez ressemble à celui d’un nouveau né. Les yeux sont immenses et vont loger dans des orbites profondes en dessous d’arcades sourcilières qui ont de très fins sourcils comme s’ils étaient épilés. Ils se rejoignent en un seul trait comme la célèbre artiste peintre mexicaine Frida Kahlo. Notre personnage a le nez très saillant placé justement dans l’alignement horizontal des oreilles à la fine courbe et bien collée contre la tête. Les cheveux légèrement crépus et coupés très court permettent de bien lire la forme crânienne, parfaitement ovale. Pourtant rien dans ce visage ne se concilie. Tout pourrait être tellement beau pris séparément. Les courbes, si je les dessinais sur ma feuille de papier, seraient parfaitement harmonieuses, homogènes et je pousserais ma description vers une certaine suavité. La catastrophe vient de l’assemblage de ces éléments. Ils sont aboutés par leurs extrémités, haute et basse, droite et gauche pour être assemblées un peu la hâte. Tout en mangeant, les yeux de mon personnage se perdent droit devant, sans rien suivre de particulier, ni regarder autre chose qu’une ligne d’horizon imaginaire. Il paraît totalement perdu dans ses pensées et c’est tout juste s’il donne le sentiment d’apprécier ce qu’il mange. La solitude n’est pas toujours factuelle. Elle nous perd dans des rêveries ou des pensées concernant notre travail ou bien elle s’accapare des étapes de notre matinée. J’aurais presque envie de me lever, de quitter ma table et d’aller déjeuner avec lui. Mais non, je reste sans bouger à le regarder pour mieux en savourer l’expression vide que j’écris au dos d’une de mes feuilles.
Cela me rappelle une histoire que j’ai vécue, il y a quelques années. J’étais attablé dans un restaurant et je dessinais les personnes qui m’entouraient. Une femme seule avait attiré mon attention par son attitude et sa chevelure. Je me suis mis à la dessiner comme un fou sans bien voir qu’elle m’observait. J’ai passé une grande partie du repas à croquer sans rien manger. Perdu dans mes dessins, je ne l’ai pas vue venir vers moi. Absorbé dans la dégustation de mon dessert, une main prend mon carnet de dessin posé à coté de mon assiette. Mes yeux se lève et je la vois tourner les pages. Je suis tellement surpris que je suis incapable de dire quelque chose. Je la regarde. Elle prend son temps sans pencher sa tête dans ma direction. Puis tout à coup, elle me dit :
— Je peux ?
Je ne comprends pas ce qu’elle me dit, mais à peine je commence à ouvrir la bouche que d’un mouvement vif, elle détache une page de mon carnet qu’elle pose sur ma table et s’en va en me disant :
— Merci.
Je suis tellement surpris que je me mets à rire. Tant pis pour moi, je n’ai pas à dévisager les gens ainsi. Certains peuvent être gênés. C’est vrai que la plus-part du temps ceux que je croque se laisse faire. Les plus à l’aise viennent me voir ou du moins regarder ce que j’ai fait et souvent il m’arrive de leur donner le dessin. Ce que je préfère, c’est dessiner sur les sets de table en papier. La couleur brune est celle qui a ma préférence. Le serveur du restaurant adhère ou pas à l’évolution du dessin et parfois, il me demande de le garder. J’ai fait la même chose avec l’écriture en écrivant sur un set de table mais l’intérêt n’a pas été le même. Je pense que l’on me prend pour un fou alors que le dessin laisse place au respect car ils doivent se dire : il sait faire quelque chose qu’eux ne savent pas. Il y a toutes ces légendes de Picasso dessinant sur les sets de table pour payer l’addition. Elles ont contribuées à laisser aux artistes cette facilité de griffonner sans voir fondre sur eux les remontrances d’un serveur. Les regards des clients sont aussi bienveillants. Ils acceptent que je crayonne sur ce papier en poussant les verres et les couverts qui éparpillent autour du set, envahissant toute la table.
— Lui « Nous avons envie d’aller manger dans un estaminet.
— Moi : Faites le, c’est très souvent bon et plein de charmes. J’aime ces ambiances feutrées, presque étouffées par sa décoration laissant place à la contemplation des autres. Elles peuvent être très bruyantes, un jour festif.
— Vous n’avez jamais dit, comment vous travaillez vos textes.
— Simple, j’écris le matin en me levant tôt, vers cinq heures. A six heures trente j’arrête tout, je m’habille et puis accaparé par mon travail, je ne peux rien faire sur mes textes de la journée. Le soir vers dix huit heures trente, je consacre une heure pour relire ce que j’ai fait le matin. Il ne me reste plus que le week end pour continuer à écrire et relire. Dès que je pars quelque part, j’ai toujours dans mon sac à dos les nouveaux textes afin les relire, les corriger, les raturer. Quand tout me semble prêt, je donne à relire à un ami. Je suis très reconnaissant à ce dernier, car il prend du temps pour effectuer ce travail. Il a toute ma confiance et son objectivité est essentielle. C’est comme pour vous, sans notre dialogue, ce que j’écris serait un vaste soliloque et mes textes perdraient toute la pertinence que vous mettez dans vos questions pour me pousser hors des recoins de mes réserves, de mes tabous, de mes réflexions. Quand j’écris, je pense parfois à ce que vous allez me dire.
— Notre dialogue influe votre expression écrite ?
— Je ne sais pas si on peut le dire ainsi. Il y a des moments où je pense que c’est bien que vous réagissiez, pour moi c’est un garde fou.
— Je peux me lâcher et être plus pugnace ?
— Oui, c’est le bon mot, combatif dans la discussion, aucune barrière, tout peut être commenté.
— Vous m’ouvrez grand vos bras pour vous harponner de mots.
— Essayez et vous verrez bien ce dont je suis capable.
— Vous vous prenez pour un écrivain ?
— Je ne sais pas si on peut dire cela pour un blog ?
— A quoi servira t-il donc ?
— Seul l’avenir peut le dire. Pour le moment, je fais tout ce que je peux et surtout ce que je veux. Ensuite seule la chance me conduira où elle veut bien que j’aille.
— De la superstition ?
— Non un peu de fatalisme. C’est beaucoup plus raisonnable. Laissons la chance au « produit » disait quelqu’un dans un dialogue de film. De toute façon, le blog est un succès. Je partage mon parcours avec des amis et des inconnus.
— Oui, mais rêvez-vous de le voir publier ?
— Oui et non. Les deux se partagent. Publier impliquerait un important travail de relecture, de réécriture, de concision, alors qu’avec le blog, je me lâche plus, sans contrainte d’aucune sorte sans date d’édition. Une liberté qui n’est pas factice, ni formatée. Il en est de même pour mes idées, je ne les veux pas seulement innées puisqu’elles s’acquièrent par ma maladie et par mon quotidien. Je veux que mes idées soient celles venant de mon esprit et de mon cœur. Tout est tellement compliqué que j’ai certainement des contradictions et beaucoup d’invraisemblances si nous analysons les détails. Des idées adventices vont survenir par hasard et s’ajouter ou se multiplier incidemment.
— Ne suffirait-il pas de se relire et reconstituer la chronologie ?
— Un blog permet beaucoup de défaillances car l’internaute ne se dirige pas obligatoirement vers une lecture par chapitre de mes textes anciens qui eux comportent des répétitions. Un livre ne peut pas avoir ce genre d’itérations. Je fais déjà assez de redondances et de ritournelles sur ma maladie sans compter sur leur récurrence. Une amie me demandait si j’avais un plan quand je rédige mes textes. Je lui ai répondu que mon organisation ne peut être faite puisque elle est constituée par ce que je vis. Je ne peux absolument pas faire un schème de mon avenir ! Comment réaliser un texte et formater ces images qui surgissent de ma réalité quotidienne. Il me faut de suite les résumer, les griffonner sur mes carnets ou sur un bout de feuille volante qui traine autour de moi. Est-ce que ma raison va suffire à tout mettre en ordre ? Je crois que c’est Kant qui disait « qu’un ensemble de données venant de l’expérience, immédiatement vécues, peut être créé par mon imagination quelques instant plus tard ». Il me faut faire attention et garder toute objectivité, donc avec régularité construire dans l’écriture par tâtonnement les actions dans lesquelles je suis. Petit à petit, elles s’inscrivent dans mes journées qui passent inéluctablement. J’ai ensuite, bien sûr, l’obligeance d’élaborer une organisation, une sélection et rendre pour l’internaute la lecture plus intéressante, éviter les redondances. Je ne peux pas tout adopter de ces bouts de phrase. Ce serait une facilité qui me déprimerait car elle n’est pas dans mon caractère d’accepter le tout venant. Un texte publié sur mon blog me demande au moins un mois à trois de travail.
— J’ai plaisir à consulter mes listes de mots et d’expressions pour me forcer à cheminer vers d’autres rivages. Beaucoup de mots reviennent instinctivement, inévitablement et c’est tout à fait normal quand on ne consacre pas tout son temps à l’écriture. Je rêve de n’avoir que cela à faire et de pouvoir travailler en continuité, dans un espace temps, c'est-à-dire une journée entière, une semaine. Je me sentirais plus à l’aise si chaque jour, je pouvais me concentrer sur tous mes textes, les écrire à la suite grâce à une concentration que je ne peux pas avoir en ce moment. Je ne sais absolument pas ce qui va émaner de cette alchimie et moins encore où mes pas me conduisent. C’est certainement ce qui me pousse à continuer et qui m’enchante, car il y a pleins de mystères qui vont surgir derrière ces mots".
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Par un beau dimanche matin de ce début février, dans le froid d’hiver un beau soleil inonde mon corps et aucune douleur ne vient me perturber. J’ai rendez-vous pour une promenade en vélo dans les bois.
— Bonjour comment allez-vous ? me demande t-il.
— En pleine forme ce matin et j’aime le soleil d’hiver. Je sens que tout va bien se passer pour cette première promenade en vélo.
Nous voilà donc partis doucement. Je sens la fraîcheur matinale, elle me fait le plus grand bien. Je respire sans forcer. Du moins, je le crois. Sentir mes muscles sollicités, me réconcilie avec la vie. C’est bon de redevenir ce que j’étais auparavant. Les allées pour les cycles sont aménagées afin de permettre aux citoyens de se détendre dans un lieu champêtre. Beaucoup de monde vient courir ou faire du vélo. Jeunes, adultes et vieux, tous sont animés du même effort, de manière à conserver une bonne santé. Les allées succèdent aux petits chemins de terre. Je me sens parfaitement bien, ne forçant pas musculairement. Regarder les arbres, me rappelle le premier dimanche après l’annonce de mon cancer-pas-de-chance, où je me promenais dans un parc tout près de chez moi, en me disant que la nature continue sa course de la vie et que je devais faire de même. Ce parcours m’a revivifié.
J’appréhendais de sentir de nouvelles douleurs dues à mon manque d’exercice au cours de la précédente année. Mais non, rien n’apparaît au moins pendant les premiers jours. Le jeudi matin suivant, je me réveille avec une douleur de picotement intense autour de mon thorax, comme si j’avais un nouveau zona. Aussitôt, j’inspecte ma peau et j’appréhende de voir surgir des boutons caractéristiques de cette maladie. Rien, pas le moindre bouton. Je passe la journée, un peu inquiet en me demandant ce qui m’arrive. Je téléphone à mon ami médecin qui ne voit pas ce que j’ai. J’oublie de lui dire que j’ai fait du vélo le week end précédent. Je me sens de plus en plus fatigué et à force de me crisper, j’ai mal au dos. Je dois être totalement noué par mes contractions. Mon kinéthérapeute m’explique que j’ai dû provoquer des muscles qui n’avaient pas été sollicités depuis mon opération, uniquement par ma respiration saccadée. Il ne sent aucun désordre musculaire quand il me masse. Je suis rassuré tout en demeurant inquiet, comme tout malade qui se questionne sur ce qui peut surgir ou se déceler dans les profondeurs de mon corps. Vivre en permanence en guettant le moindre problème devient oppressant. Autrement, c’est dans une presque totale insouciance que nous arrivons à oublier facilement notre maladie. Bien portant, tout va bien. La faculté d’oublier si vite les misères de son « être ».
J’ai l’impression que depuis ma maladie, j’amoncelle les problèmes. Je n’ai pas eu un seul mois sans une complication depuis l’annonce de mon cancer. Je me sens épuisé et j’ai du mal à travailler intellectuellement. La souffrance dilapide mes ressources mentales. Je voudrais pouvoir retrouver toutes mes énergies. Ne plus ressentir pendant un long temps, cette lancinante douleur qui parcourt tout mon corps. Ce matin, j’ai été pris d’une crampe à mon pied gauche. Ces pieds qui subissent l’accumulation des traitements de la chimiothérapie et qui sont emplis de fourmillements continuels.
Ne pas désespérer, ne pas s’apitoyer, ne pas « humaniser mes souffrances », trouver cette énergie qui doit devenir le seul fondement pour vaincre toutes douleurs. Des belles paroles, qui s’effondrent au moindre soupir d’indisposition. Nature, tu m’as fait si fragile. Je courbe devant tes armes si nombreuses, si inattendues et si diversifiées. Tu compliques mes défenses. J’ai beau te comprendre, te deviner et mettre des barrières, tu trouves toujours un moyen pour apparaître là où je ne t’attends pas ; d’un assaut, sans état d’âme, tu me transperces. Mal, va loin de moi. J’aurai envie de te déclamer comme un texte de Shakespeare.
— Lui : « Vous vous êtes mal renseigné pour la cicatrisation de tous vos muscles après votre opération ?
— Moi : J’ai posé souvent des questions. La seule réponse était que ma cicatrice extérieure était belle, c'est-à-dire que la peau ne montrait aucun problème, tout semblait parfait. J’étais confiant suite à la thalasso. Personne ne m’a parlé de tous ces muscles et aucune douleur ne se ressentait. Le fait de respirer un peu plus vite dans un effort musculaire a provoqué ces problèmes. J’avais l’impression de revenir juste après mon opération, il y a six mois, quand mon kinéthérapeute m’avait fait si mal autour de ma cicatrice avec son appareil de massage.
— Personne ne vous a donc parlé des suites après cette opération ?
— Juste de ne pas aller dans l’excès, de ne pas faire trop d’exercice physique. C’est toujours le problème : pas assez d’explications parce que tout à chacun doit réagir différemment et je le conçois. Je me sentais bien et surtout j’avais repris quelques kilos. Je fais très attention à mon alimentation et malgré cela, je grossis. Cela me rappelle l’année avant mon cancer où j’avais pris beaucoup de poids sans comprendre pourquoi. J’ai besoin de me muscler. L’acte de guérison est un enchaînement qui doit vous pousser à redevenir physiquement ce que vous étiez auparavant. Je suis convaincu que c’est la loi de l’équilibre qui influera sur mon psychisme afin de me confronter à tous les problèmes qui peuvent surgir après ce cancer.
— Pensez-vous vraiment que vous aurez des suites post-cancer ?
— Je ne peux pas le savoir et encore moins vous l’affirmer. Je préfère me préparer à toute éventualité. Si cela ne se produit pas tant mieux, c’est le bonheur. Si une quelconque rechute ou problème post-cancer arrivent, je ne dois absolument pas m’écrouler et conserver en moi cette force vive qui permet de dépasser tout et surtout moi-même. Je sens que je suis un peu épuisé en ce moment et donc un plus fragile. Je dois bien analyser tous mes comportements et ne pas me laisser déborder.
— Vous ne voulez pas faillir, si je vous comprends bien ?
— Je ne sais pas si c’est le mot juste, car je ne suis pas un saint, ni quelqu’un qui a prêté un serment. J’ai juste pris l’engagement de vaincre ce cancer.
— De la vengeance ?
— Me venger ? Peut être ! Cette maladie a pris une année de ma vie. Je n’ai pas envie que cela puisse ressurgir. D’aucune façon. Vous avez raison, je lui en veux terriblement ! Je me moque de vous. Excusez-moi mais c’est plus fort que tout. Les mots parfois provoquent des enchaînements d’idées qui ne sont pas toujours celles que l’on pense. Je n’en veux pas à cette maladie parce que ce serait m’en vouloir à moi-même et ça deviendrait totalement absurde. Il faut tout dépasser pour arriver à sortir de ce tunnel. Je vais gagner !

A peine dans le hall, j’appelle mes enfants pour leur dire la bonne nouvelle ainsi que mon médecin. Je préviens tout le monde en envoyant un SMS :
