dimanche 5 avril 2009

18 brumaire

Adolescent sur un chemin de Bretagne à peindre sur le motif



18 Janvier 2009



Une année déjà ! Il y a déjà un an, on m’annonçait mon cancer-pas-de-chance. Cette déclaration m’a extirpé de mon précédent univers. Je ne pourrai plus jamais être comme avant ! En écrivant ces mots, je prends tout à coup la mesure du sens de cette phrase. Je me pose cette première question : est-ce qu’une épreuve médicale quelle que soit son amplitude peut nous transformer ? N’être plus comme avant implique une métamorphose. Le problème est posé. Il me reste à décrire ce qui a été modifié en moi pour le valider ! Redevons simple et basique : ai-je changé ? Je crois que cet axiome vient du fait que j’ai vécu un grand danger et que je pense y avoir échappé. Ce danger prend forme dans ma tête est devient la conséquence de ma transformation. Est-ce si simple ? Non, s’adoube les raisons qui ont fait cette maladie. Tout ceci me pousse fermement à prendre les décisions pour améliorer profondément mes comportements.

Une impression bizarre se fait en moi. Je suis partagé entre continuer naturellement à être ce que j’étais, parce que rien ne peut disparaître par un coup de baguette magique, et changer à tout prix pour ne pas retomber dans le guet-apens du cancer. Ces interrogations entaillent toute certitude d’un coup net de canif, me déchirant en de multiples cicatrices. Aurais-je la force de vaincre, de dépasser cette maladie ? Souvent, après des telles épreuves, des pensées étranges parsèment notre vie. Nous tergiversons au début puis ces souffrances nous encouragent à une certaine bravoure. Est-ce l’audace qui vous donne ce courage, ou est-ce tout simplement l’inconscience de ce qui vous attend ? Notre vaillance n’est en fait que de la témérité ou bien une crânerie parce que nous sentons constamment en nous-mêmes cette éternelle jeunesse.

Apprendre une nouvelle vie, tout en demeurant de ce que l’on était ! C’est un peu paradoxal et illogique même. Comment concilier le beau et le laid, l’amour et la peur, l’ennui et la haine. Tant de mots peuvent s’entrechoquer, se combiner et nous interroger. Pour construire, faut-il incendier ? On ne détruit pas totalement une maison sans en retirer les fondations. Tous est questionnement sans recevoir de réponse car elle se trouve au fond de moi. Je dois habiller mon corps et parer mon cerveau d’une nouvelle dimension. Il me faudra du temps pour effacer et perdre toutes mes anciennes impulsions qui resurgissent immanquablement quand je m’oublie et que je vais très bien. Apprendre à mieux me regarder dans un miroir celui qui ne cache aucun bouton, aucune faute de l’âme.

« Son propre regard face à la multiplicité du regard des autres ». Il peut être doux et nous subjuguer. Il devient interrogateur, passionnant au cours d’une conversation. Il sous-entende parfois tant de questions. Il y en a un qui m’attire, c’est le regard franc qui s’oppose au regard furtif ou en coin que je n’aime pas. Le regard pensif devient attendrissant. Un seul m’émerveille d’un seul coup d’œil : le regard en or, celui aux yeux bleus profonds et limpides comme un ciel sans nuage ou vert émeraude infini comme une eau posée sur un fond de sable blanc. Le regard de tous ceux qui ont suivi ma maladie, m’a passionné et j’aimerais les en remercier.

Aujourd’hui dans les courriels que je reçois, beaucoup de personnes me disent leur peur de n’avoir jamais la force de lutter contre le cancer comme je l’ai fait. D’autres que je rencontre ne se rendent plus compte que j’ai été malade. C’est un entrelacement d’attitudes qui tournoient autour de moi : oubli, considération, normalité, admiration, sans l’inévitable : je ne savais pas ! Le plus dur est de voir se dessiner une moue à la commissure des lèvres. Elle permet à la bouche d’être légèrement entrouverte et laisse à peine passer un son en un seul souffle pour vous dire en forme exclamative plus qu’interrogative et sans s’il vous plait, remuer les lèvres :


— Alors ces traitements, c’est fini !

Cette phrase se termine par un rictus où se dessine sur les lèvres un sourire qui se révèle dans le contraste des lèvres rouges et la blancheur des dents. C’est aussi un air de dire « allez mon gars, un sale moment de passé ! » ou bien qu’ils s’en foutent de mon problème, pourvu que l’on parle d’autre chose. C’est ce que je ressens, mais je suis juge et partie donc mal placé pour analyser froidement les fondements de leur attitude. Etre malade ne focalise pas obligatoirement l’attention de tout un chacun. La vie de tous continue irrémédiablement. Il ne faut donc pas s’étonner des attitudes qui peuvent surgir et elles me paraissent ubuesques. Ces personnes sont dans leur logique quotidienne et je n’ai pas à m’en offusquer. Pour certains, je dois leur résumer ma vie récente, afin de leur permettre de retrouver mon parcours dans ma maladie. Pour d’autres, il me suffit de parler de l’air du temps pour qu’ils puissent ainsi échapper au mot cancer et vivre leur journée et surtout leur nuit sans cauchemar. Je ne suis pas agressif envers eux, bien au contraire. J’accepte cet état de fait avec apathie. N’allez pas penser que je suis indifférent, bien au contraire, car je porte beaucoup d’attention à mes interlocuteurs. J’essaye de capter rapidement où ils en sont dans ma mésaventure. Je ne veux pas en rajouter inutilement, ni parler malencontreusement de choses dont ils ne se souviennent plus. Je trouve que c’est presque insupportable de leur rappeler mon récit. J’ai souvent envie de me laisser aller quand ils sont devant moi.

Parfois, pour un ami bien intentionné, je vais à la rencontre de sa sollicitation. Je ne laisse pas de côté l’analyse de son regard. Si je me trompe, alors tant pis ! Que puis-je y faire ? Mon histoire chemine différemment suivant les moments de la journée. Je discerne dans une conversation qui commence, le degré de l’intérêt de mon interlocuteur pour ma maladie. C’est très subtil et pleins d’erreurs d’appréciation. Je n’ai pas toujours une attention bien éveillée et je dois me fourvoyer dans des conversations qui vont se perdre sur tout autre sujet que le cancer. N’allez pas croire que je ne parle ou que je ne pense qu’à cette maladie. Je ne me sens pas obsédé, elle est maintenant devenue une expression naturelle. Je ne vis pas dans le délire de mes expériences médicales. Aller à la rencontre des pensées des gens ne doit pas être répréhensible. Rappelez-vous des personnes que vous croisiez qui ne vous ont donné aucune nouvelle ? Ils risquent de développer une forme de frustration ou d’amertume. Tous ces moments sont tellement alambiqués, ils surgissent si vite et n’importe où, que je laisse mon regard guetter un détail qui fera que je parlerai ou ne parlerai pas de mon cancer. Le problème avec cette maladie est qu’elle ne montre aucun signe physique extérieur. Si j’avais été boiteux ou balafré, le regard de mes interlocuteurs aurait été bien différent.


En revenant de notre thalasso, nous avons retrouvé une partie de notre maison sans chauffage. Nous avons fait du camping dans le bureau de Béatrice. Une façon de prolonger nos vacances, d’autant plus que dehors il faisait très, très froid. Nous étions autour des moins dix degrés en cette première semaine de janvier. Ne pas dormir dans notre chambre a contribué d’une certaine façon à me mettre dans une autre condition face à cet anniversaire du 18 janvier jour de l’annonce de mon cancer-pas-de-chance. Cette date, je la nomme mon 18 brumaire même si l’évènement historique c’est déroulé au mois de novembre 1799. Je trouve que ce 18 a été un coup d’Etat pour mon corps et mon esprit, aussi confus qu’a été la venue de Bonaparte au conseil de cinq-cents à Saint-Cloud. J’aurai aussi pu me rappeler le 18 juin de l’appel du général de Gaulle, demandant aux français de résister ! Ce chiffre peut être l’anniversaire d’une longue liste d’évènements historiques, sans toute fois m’apporter quoi que se soit de plus qu’un chiffre de ma destinée. J’aime les chiffres, dont particulièrement le zéro. Je l’ai déjà raconté mais trouver aux nombres, aux dates, des révélations astrologiques, c’est participer à une science ésotérique, nous destinant à l’occultisme. Comment croire à des pratiques fondées sur une théorie des correspondances. Beaucoup de civilisations interrogent les chiffres pour de nombreux évènements. Avant l’annonce de mon cancer, nous avons été avec mon épouse à un mariage en Inde. Ce dernier ne pouvait être célébré qu’à une date et une heure précises. Je me sens comme Charles Baudelaire confronté à un monde désordonné avec la volonté de le réunifier par l’idéalisation. Est-ce que le visible participe-t-il à l’invisible ?
Je me suis mis à relire son poème Correspondance pour mieux comprendre la construction de cette pensée :


La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants.
Avant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.


J’aime les allégoriques qui mêlées à la poésie laissent mon l’esprit me conduire sur les terres extravagantes de l’imaginaire. Voyager au gré de ces aphorismes dans les recoins de son esprit cristallise dans mes rêves un monde idéal.


— Lui : « Pour la première fois, vous mêlez un poème célèbre à votre prose.
— Moi : Cela vous étonne que je puisse le faire ?
— Non, mais…
— Mais quoi ?
— Rien, vous n’arrêtez pas de m’étonner. Il ne manque plus que la musique s’échappe de vos mots et nous aurons fait le tour des arts.
— Je suis éclectique, j’aime tout ce qui m’environne et je vis avec ce que j’écris et je peux formuler le contraire. Je trouve tout à fait naturel de vous faire part de mes émotions. Elles peuvent se transcrire par un poème.
— Votre analyse du regard des autres interroge. Est-ce possible de regarder ainsi quelqu’un qui vient vous dire bonjour ?
— N’oubliez pas que j’aime peindre et particulièrement croquer les gens que je rencontre. Il est donc évident par ma formation artistique d’avoir cette facilité de tout prendre dans le regard de l’autre. Ne pas laisser une brindille vous faire cligner de l’œil.
— Toujours de la poésie, mais au-delà de cette attention que vous portez à scruter ces personnes, vous dépassez la première impression de la rencontre pour entreprendre un dialogue sur votre maladie. Ce n’est pas facile d’y faire allusion, du moins pour moi en tant que non malade.
— C’est ce que je constate. Ce mot est infranchissable pour beaucoup de personnes même si nous en parlons régulièrement. Il reste un rempart où se cache la peur. Cette peur que tout un chacun peut avoir, car cette maladie déboule sans prévenir, sans signe avant coureur particulier. Elle semble invisible. Elle peut nous concerner, du jour au lendemain. Cette peur est intrinsèque. Ce comportement va infailliblement déclencher pour beaucoup de personne une certaine passivité lorsqu’ils vont apprendre qu’ils ont un cancer. Ce tabou forme un rempart. Il s’écroule par l’annonce de cette maladie, il se dresse un nouveau rempart pour se refermer sur nous dès qu’on y entre. C’est cette impression que j’ai depuis que je le vis. Je n’arrête pas de faire exploser cette forteresse pour considérer cette maladie pour ce qu’elle doit être, ni plus ni moins qu’une maladie et non pas un tabou.
— Impossible pour ceux que vous rencontrer de ne pas avoir un comportement qui peut vous sembler bizarre.
— Cela, je l’accepte. Je n’admets pas ceux qui du bout des lèvres me demandent de mes nouvelles en pensant tout à fait le contraire. Là, ils m’énervent, c’est plus fort que moi. Ce n’est pas grave, ce sont des hommes et c’est ainsi que va la vie !
— Vous avez depuis une année été confrontés à des médecins !
— C’est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis l’annonce de mon cancer-pas-de-chance que des hommes puissent me soigner et m’apporter des remèdes médicaux. C’est une incroyable aventure et je me félicité de les avoirs rencontrés— Vous semblez très admiratif de ces médecins qui vous ont suivi pendant cette année.
— Plus que de l’admiration, c’est un très grand respect. Un remerciement à tous ceux qui ont contribué depuis tant d’années à faire avancer la recherche contre le cancer.
— Dommage que tout n’ait pas été parfait ?
— C’est le propre de l’homme de n’être pas parfait et donc je ne suis absolument pas étonné d’avoir rencontrés quelques difficultés, c’est inévitable. Le mieux que je puisse faire est de raconter ces anecdotes. C’est ainsi que l’on peut espérer voir ces hommes s’améliorer. Je trouve que l’on parle de plus en plus du cancer et pourtant quand on y est confronté, on s’aperçoit de toute la distance qu’il reste à parcourir pour mieux faire connaître cette maladie. J’ai été le premier dans cette attitude, donc je sais ce que les autres ressentent quand je m’adresse à eux.
— Dans la presse ou la télévision, il est fait mention de cette maladie et beaucoup d’examens préventifs sont effectués.
— Je suis d’accord, nous sortons d’un obscurantisme. Il y a beaucoup à faire et particulièrement auprès des jeunes qu’il faut continuer à informer. Ils sont actuellement très touchés par ces cancers.
— Qu’allez-vous faire ?
— Je me suis inscrit d’ores et déjà à la Ligue contre le Cancer et j’attendais de finir mes traitements pour participer avec eux à leurs actions. J’ai encore un peu d’appréhension de rentrer dans une association. Je me connais et je sais que je ne peux pas faire les choses en demi-mesure.
— C'est-à-dire ?
— Je rentre toujours par une petite porte dans une association, on m’accapare de beaucoup d’actions qui au bout du compte, me font prendre des responsabilités. Je donne toujours un peu de moi-même pour les autres, plus encore quand je suis concerné."



 ************************************************




Le dimanche matin nous aimons aller au marché. Le plaisir est de circuler entre les légumes qui arrivent des grands jardins des alentours de ma ville. Il y a toujours un ami, un visage connu qui vous saluent dans les allées. Un mot sur tout ou rien est toujours parsemé de bonnes intentions. Il y a aussi le visage que l’on veut oublier qui surgit derrière l’étal d’un marchand de fruits tout droit arrivé des champs de plastic, vous savez ceux qui s’étalent sur des centaines d’hectares pour produire des fruits bien calibrés. Il faut un œil avisé pour ne pas tomber dans l’effroi : ne jamais acheter ces produits de grande consommation que certains vendeurs dissimulent parmi les poireaux ayant un peu de terre. Ils sont généreusement achetés au petit cultivateur local, histoire de mettre hors de doute toute provenance de l’étal. A force d’avoir consommé pendant des années cette nourriture provenant de tant de pays si éloignés beaucoup de personnes ne savent plus les saisons de production de ces fruits et légumes. Lors d’un dîner, une amie a fait une soupe de poivrons rouge un soir de la fin janvier. Tout le monde s’est extasié sur la bonne saveur de ce potage mais personne ne s’est interrogé sur le fait que les poivrons ne poussent pas en hiver sous nos contrées ! Il faut absolument que l’on puisse refaire une cartographie des saisons des légumes et des fruits. Plus personne ne sait quand ils poussent. C’est fou d’en arriver là. Si des marchands mélangent des légumes industriels avec ceux du jardin de la grand-mère, j’ai été surpris de voir l’inverse et trouver des légumes formatés mélangés à des petites carottes et poireaux :


— Mais pourquoi vous faites cela ? demandai-je.
— J’ai des clientes qui les demandent alors pour ne pas les voir partir chez un concurrent, j’en achète.
— Et vous les mangez si vous ne les avez pas vendus ?
— Non, je les donne aux cochons ou aux lapins.


Moi, qui lui en achetais en toute confiance, beurck, je ne le ferai plus. Je pense souvent à mon marchand de chèvres. Il est le seul à qui j’achète ces produits. Il cesse toute vente dès la fin du mois d’octobre pour revenir après sevrage des chevreaux, début mars. Quand je le vois arriver, c’est presque un instant de bonheur, une période s’est achevée, une autre reprend vie. C’est tellement bon de vivre avec le rythme de la nature au travers des autres. Ce fromager est extraordinaire, le béret basque calé sur la tête, un visage à la Pierre Perret, avenant et toujours un mot, une blague, pire un sourire comme si les soucis glissaient en permanence sur lui et que tout allait bien. De ces grosses mains, il prend délicatement un magnifique fromage demi-frais qu’il pose délicatement sur un papier sulfurisé, il me plie méticuleusement pour vous le tendre avec un bon mot.


Béatrice s’arrête tout à coup devant un étal d’un poissonnier, un dimanche ! Je ne l’ai encore jamais vu acheter un poisson, ce jour du seigneur. Elle en achète d’habitude le vendredi par des poissonniers qui viennent directement de la côte avec les arrivages des petits ports de notre littoral. Mon étonnement est grand de la voir devant les poissons. Son visage me semble rouge de colère. Je suis ses yeux qui vont vers l’étal se trouvant opposé au nôtre. Je ne remarque rien, que des gens qui achètent et ceux qui attendent leur tour. Elle se retourne vers moi et me dit :


— C’est cancer-pas-de-chance !


Je me mets à observer avec plus d’attention les personnes et effectivement, je le vois. C’est toujours un peu étonnant de se remémorer le visage de quelqu’un en dehors de son travail et de sa blouse blanche.


— J’achète un paquet de carottes et je la lui lance en pleine figure, pour fêter mon cancer !


Du geste à la parole, je fais comme si je jetais quelque chose, mais je ris.


— Tu sais, lui dis-je, je m’en fous complètement. Je l’ai assez habillé dans mon blog. Qu’il achète donc des fruits avec pleins de produits cancérigènes.


C’est effectivement ce qu’il fait en achetant des haricots en plein mois de janvier ! Ils doivent certainement venir d’un pays très lointain. Béatrice toute bouleversée fait un mouvement en arrière comme si elle repoussait une vision. Je dois absolument lui parler d’autre chose pour qu’elle oublie. Je n’ai pas envie qu’elle se réfugie dans l’animosité. Il s’est mal comporté ce médecin. Nous avons encore en nous cette perception indéfectible de l’annonce de mon cancer. C’est une image qui flotte devant nos yeux et ressurgit par exemple en voyant cancer-pas-de-chance. De toute façon, il donne l’impression de ne pas nous reconnaître. C’est tellement plus simple ! Il reste dans une attitude qui consiste à continuer de pousser son cabas, la tête penchée vers le sol. Je sais que cela n’est pas vrai puisque dans les dîners de médecins, il a participé aux conversations concernant mon refus de me faire soigner à l’hôpital. Les villes de province ont cet avantage de faire circuler assez rapidement tous les ragots. Drôles les circonstances sur un marché de nous faire revivre ces durs moments de ma maladie. En dépassant ma première réaction je me persuade qu’il est plus naturel d’y être confronté entre carottes et poireaux, un dimanche matin sous un ciel bas de nuages dans le froid de l’hiver.


Nous décidons de quitter le marché et d’aller à pied tout en haut de la ville, acheter dans une boulangerie, la meilleure galette des rois, traditionnelle en cette époque de l’année, même si nous les voyons continuer d’alimenter les devantures réfrigérées jusqu’au mois de mars. On nous a dit que le feuilletage est excellent. Voilà une motivation pour oublier cancer-pas-de-chance. Elle se vérifiera effectivement bonne, cette galette des rois.


Il y a des après-midi où tout est ennuie. Il s’est mis à pleuvoir à verse avec de fortes bourrasques. Aucun intérêt d’aller faire une promenade. Lire étendu sur le canapé est un bon moyen de remédier à tout accablement. Il suffit de se plonger dans les mots d’un bon livre. Mon fils me demande comment je peux lire au moins trois livres en même temps ?


— Mais je les lis les uns après les autres !
— Oui, mais pourquoi ne pas commencer un, le finir, puis passer au suivant et ainsi de suite. Je ne comprends pas l’intérêt de sauter de l’un à l’autre dans une même journée sans avoir terminé l’un d’entre eux ?
— C’est un peu comme dans la vie, en une journée tu fais plusieurs choses, celles qui te passionnent et celles qui t’embêtent. Un livre peut se lire suivant nos humeurs. Ce qui est important, c’est le moment où on l’entreprend dans la journée. J’aime diversifier mes lectures. Là tu vois je suis plus inspiré par une écriture très descriptive, fourmillant de mots, d’images et au texte pleins de sous-entendu. En fin d’après midi, j’aurais plus envie d’un livre à l’écriture poétique et ce soir avant de me coucher d’un livre laissant place à l’imaginaire pour me faire dormir."


En répondant à mon fils, je me suis mis à penser à un poème d’Arthur Rimbaud qu’il avait écrit adolescent lorsqu’il voulait fuir son milieu conformiste pour aller sur les routes de l’aventure. Ce poème surgit de ma mémoire sans rien me demander.


Ma Bohême


Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur!


Un sonnet du même poète intitulé Voyelles pourchasse au moindre son, des impressions multiples, visuelles et comme illuminées pour contribuer à éveiller nos sens, en commençant par le A de l’alpha pour terminer dans le O de l’oméga.


Voyelles


A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !


Je ne sais pas si la poésie peut être importante dans une vie mais pour moi, elle combine la réalité en pourfendant mes rêves de mots fantastiques pour arriver à me sortir d’une indolente léthargie. Je suis obligé de me cingler contre un vent mauvais qui a surgit pour faire place à un besoin absolu de regarder : un ciel bleu et limpide, transparent comme de l’eau de source. Etre poète c’est exceller, mieux encore faire triompher des mots, des phases pour qu’elles deviennent de formidable images, en les réalisant courtes, acerbes et pas trop sarcastiques. Elles doivent être démonstratives pour nous évoquer les sons de la vie. Si cette forme poétique est tombée en désuétude, c’est toujours impressionnant de les relire car le travail du poète fait une œuvre par trois mots et tout est dit. Je trouve extravagant de voir actuellement les chanteurs composer ou faire appel à des compositeurs contemporains et se fatiguer à faire rimer chaque ligne. Si nous lisons attentivement leur texte, dieu sait s’ils peuvent être malsonnants. Ils n’ont qu’une règle : le refrain. Ils ne veulent que trouver la mélodie qui accrochera l’auditeur. Je peste contre ses rimes. Je trouve néanmoins qu’ils sont les plus inventifs, il y a tellement d’auteurs qui créent tant et tant de chansons que je me demande comment ils arrivent à inventer de nouvelles mélodies.


— Lui « Les livres ont une réelle importance dans votre vie ?
— Moi : Je ne peux pas m’en passer, c’est une véritable dépendance. Il m’est arrivé toute fois de ne pas lire.
— Par exemple ?
— J’ai eu une période où je regardais beaucoup de film. Je voulais en voir plus que de raison, donc je me couchais fatigué, sans lire et dans la journée je n’avais pas le temps d’ouvrir un seul livre. Lors de ma chimiothérapie je n’arrivais pas à me concentrer mes yeux s’embrumaient, se fermaient et je n’avais qu’une seule envie, dormir. Nous devons tous avoir ces comportements où nous sommes attirés par d’autres découvertes, d’autres passions.
— Les poèmes que vous citez de Rimbaud sont encore encrés dans votre mémoire ?
— Vous avez raison ils ont le parfum encore de l’encre, mais ils sont ancrés en moi ne se détachant pas de ma mémoire. Parfois j’ai l’impression de les avoir oubliés, puis ils resurgissent tout à coup de mon passé, des méandres de ma mémoires et c’est un moment agréable surtout quand je suis dans l’écriture d’un texte. Je me suis précipité pour vérifier dans mes livres, si ma mémoire n’est pas défaillante. Vous me faites penser à une phrase de Marcel Proust dans son livre A la recherche du temps perdu où il écrit : « Il ou Elle ne savait rien, dans le sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d’atteindre directement. Le monde des idées n’existe pas. »
— Pourquoi me dites-vous cela ? Pour étaler votre connaissance et celle de textes qui ne me semblent pas avoir de propos direct dans notre dialogue.
— Ne savez-vous pas écouter ? Citer un auteur célèbre vous fait-il tressaillir ? Vous passez à coté de mots qui sont importants pour moi, non pas parce qu’ils viennent de ma mémoire car ils sont restés accrochés à mes souvenirs. Un poème est un instant de vie, il prend sens parce qu’il est lu ou découvert à un moment favorable de mon existence. C’est pour une bonne raison. Les choses qui parviennent de mon cœur sont ma vérité, plus que celles de toute souvenance. Je laisse parler mes émotions, plus que mes ambitions d’étaler toutes connaissances. Si citer des mots, des phrases vous chagrine, tant pis, mais je ne m’en abstiendrai pas, c’est ainsi que je suis.
— Ne vous énervez pas, j’ai aussi le droit de vous donner les raisons de mon étonnement !
— Je ne m’énerve pas contrairement à ce que vous pensez. Comme contre cette maladie, je me bats pour mes idées. Elles ne se sont pas géniales, elles sont ce que je suis avec ce passé qui m’a construit. Le mot génial me donne l’idée de vous citer une phrase de Georges Pérec dans son livre les Choses : « Ils criaient au génie parce qu’un ciel bleu était bleu ciel ».
— Vous êtes perspicace !
— Pas plus que vous-même, si je lis dans vos yeux ! Je m’aperçois en vous observant attentivement que vos yeux sont embués et que vous ne m’entrevoyez qu’au travers de ma maladie. Elle accapare votre esprit quand vous venez parler avec moi. Il me semble que vous ne voyez plus que le malade. Je suis moi et je le demeure chaque jour avec une expérience nouvelle qui me construit intérieurement et pousse ma mémoire à acquérir un peu plus de connaissances. Je dois laisser mon cœur avec sa spontanéité émotionnelle. Je reconnais que de ne rien dire est la plus belle des vérités. Comment, alors converserions-nous ? J’ai besoin de ces dialogues et je n’ai aucune animosité contre vous quand vous me faites péter les plombs. Je reconnais que vous êtes l’interlocuteur le plus perspicace que je connaisse et je dois vous en remercier.
— Ce serait bien d’arrêter de dire « mon cancer » et de vous en distancer. Il n’est pas votre propriété. D’ailleurs, il n’est plus présent dans votre corps. Pour les maladies aussi il faut savoir faire son deuil !
— Vous avez tout à fait raison, je suis encore trop empli de ces mots qui ont besoin de s’expulser de mon esprit. Cela me fait une drôle d’impression ce que vous venez de me dire : dépasser mon cancer qu’il n’est plus en moi. Vous êtes le premier à me dire ces mots et je les ressens très fort, je viens tout à coup d’être mis devant une autre condition de moi-même. Aurais-je la force d’en faire mon deuil ?
— Avec le temps inévitablement.




***************************************************




Pour la première fois depuis plus d’une année, je reprends la route seul, avec de nombreux rendez-vous du centre au nord de la France. Je pensais aux textes que je venais d’écrire sur les chansons en écoutant les différentes radios dans ma voiture. Mon attention n’est pas permanente sur les paroles. Je vois défiler les kilomètres comme les chansons avec monotonie ou platitude. Je suis obligé de zapper sur différentes stations radiophoniques, de trouver les musiques qui sont le reflet de ce que je suis en ce moment. Je passe donc du classique à la culture, aux radios divertissantes puis par un soudain ras le bol, je retrouve mes cédéroms pour m’apaiser et prendre le temps de rêver autrement et de me laisser glisser dans une de mes pensées.


Dans la campagne flamande, à midi, je découvre juste à l’angle d’une église, une petite maison de briques rouges, sans volet avec sa petite épicerie attenante : un estaminet. Quand on y pénètre, c’est tout une atmosphère qui se dégage inévitablement des murs au plafond et en leur milieu, flottant comme des grandes voiles, des tables dressées de nappes blanches. Depuis l’interdiction de fumer, nous ne sommes plus accueillit par des odeurs de tabac : c’est la cuisine qui laisse échapper les effluves de plats mitonnés mêlées à celle de la bière qui a dû imprégner le comptoir. Notre regard va immédiatement sur les murs parsemés de faïenceries aux couleurs bleus qui se répartissent entre quelques tableaux à l’huile et de vieilles photographies du village. Une immense collection de cafetières en faïence ou en métal émaillé, est accrochée aux poutres qui traversent le plafond comme des rayures de Daniel Buren. C’est une constellation de tâches de couleurs qui rythme votre regard du sol au plafond. Tous les espaces sont sollicités et ils s’accaparent de chaque vide. Nous pourrions imaginer que cette présentation a été élaborée par un collectionneur trop pressé qui accroche en tout sens, ce qui lui tombe sous la main ou qu’il a acheté dans les vides greniers. Nous savons que c’est ainsi pour toute la décoration des estaminets, de n’avoir aucune cohérence apparente donnant le charme de ces endroits pour arriver à procurer l’illusion que des générations ont laissés un peu d’eux-mêmes dans ces lieux.
Le regard se lasse de tous ces objets pour se concentrer sur le plat quand il arrive sur la table. Une casselotte en terre cuite émaillée jaune orangée me parvient l’odeur délicieuse d’un plat simple : des émincés de poireaux, de carottes, de céleris et coupé en deux, plusieurs endives le légume régional. Du riz non collant est disposé sur le coté du plat et au centre trônent quelques morceaux de viande. A la première bouchée, c’est une saveur exquise de mets simple qui vous envahit. En mangeant doucement, mon regard se porte vers la petite fenêtre à croisillons où l’on distingue les étendues de neige entre deux grands brocs émaillés. Savourer et contempler cette étendue blanche crée un accord harmonieux comme dans un grand concert symphonique. La musique emplit l’esprit et le corps se réchauffe progressivement. Le mouvement des bras des musiciens ou du chef d’orchestre se font dans une grande économie de moyens pour que le son juste soit placé au meilleur moment. Je coule dans un délicieux instant. Les bruits autour de moi deviennent diffus et sont atténués par mon acouphène. Les odeurs sont amalgamées aux bruits des fourchettes qui claquent le fond des assiettes.


C’est le moment idéal pour corriger les textes de mon blog. Je les imprime souvent pour en relire chaque phrase. Trouver leur cohérence et leur eurythmie, c’est le mystère de l’écriture ! Les mots me donnent d’autres idées quand je les lis en dehors de mon écran d’ordinateur. Je dois intriguer mes voisins de table, d’être complètement absorbé par l’écriture. Mon crayon me sert à raturer et à gommer en soufflant légèrement sur les petits déchets qui restent accrochées au papier. J’arrive toutefois à manger une bouchée entre la lecture attentive de deux ensembles de phrase. Je voudrais que ces moments se poursuivent longtemps, que la terre s’arrête de tourner et prendre du temps pour écrire.


Avant, c’était le carnet de croquis posé sur un coin de table. Il se noircissait de portraits. Maintenant, j’ai envie de les décrire. Un visage devant moi, il est fin et allongé avec une bouche étonnamment grande. En général, les bouches s’amincissent à l’union des lèvres inférieures et supérieures à cette zone des commissures qui s’alignent à l’aplomb des deux pupilles des yeux. Ici, notre personnage est né avec une bouche qui lui trace exagérément une rayure horizontale sur toute la face comme un trait de cutter d’une toile de Fontana. Les lèvres sont charnues et l’arc de cupidon sur la lèvre haute en dessous du nez ressemble à celui d’un nouveau né. Les yeux sont immenses et vont loger dans des orbites profondes en dessous d’arcades sourcilières qui ont de très fins sourcils comme s’ils étaient épilés. Ils se rejoignent en un seul trait comme la célèbre artiste peintre mexicaine Frida Kahlo. Notre personnage a le nez très saillant placé justement dans l’alignement horizontal des oreilles à la fine courbe et bien collée contre la tête. Les cheveux légèrement crépus et coupés très court permettent de bien lire la forme crânienne, parfaitement ovale. Pourtant rien dans ce visage ne se concilie. Tout pourrait être tellement beau pris séparément. Les courbes, si je les dessinais sur ma feuille de papier, seraient parfaitement harmonieuses, homogènes et je pousserais ma description vers une certaine suavité. La catastrophe vient de l’assemblage de ces éléments. Ils sont aboutés par leurs extrémités, haute et basse, droite et gauche pour être assemblées un peu la hâte. Tout en mangeant, les yeux de mon personnage se perdent droit devant, sans rien suivre de particulier, ni regarder autre chose qu’une ligne d’horizon imaginaire. Il paraît totalement perdu dans ses pensées et c’est tout juste s’il donne le sentiment d’apprécier ce qu’il mange. La solitude n’est pas toujours factuelle. Elle nous perd dans des rêveries ou des pensées concernant notre travail ou bien elle s’accapare des étapes de notre matinée. J’aurais presque envie de me lever, de quitter ma table et d’aller déjeuner avec lui. Mais non, je reste sans bouger à le regarder pour mieux en savourer l’expression vide que j’écris au dos d’une de mes feuilles.


Cela me rappelle une histoire que j’ai vécue, il y a quelques années. J’étais attablé dans un restaurant et je dessinais les personnes qui m’entouraient. Une femme seule avait attiré mon attention par son attitude et sa chevelure. Je me suis mis à la dessiner comme un fou sans bien voir qu’elle m’observait. J’ai passé une grande partie du repas à croquer sans rien manger. Perdu dans mes dessins, je ne l’ai pas vue venir vers moi. Absorbé dans la dégustation de mon dessert, une main prend mon carnet de dessin posé à coté de mon assiette. Mes yeux se lève et je la vois tourner les pages. Je suis tellement surpris que je suis incapable de dire quelque chose. Je la regarde. Elle prend son temps sans pencher sa tête dans ma direction. Puis tout à coup, elle me dit :


— Je peux ?


Je ne comprends pas ce qu’elle me dit, mais à peine je commence à ouvrir la bouche que d’un mouvement vif, elle détache une page de mon carnet qu’elle pose sur ma table et s’en va en me disant :


— Merci.


Je suis tellement surpris que je me mets à rire. Tant pis pour moi, je n’ai pas à dévisager les gens ainsi. Certains peuvent être gênés. C’est vrai que la plus-part du temps ceux que je croque se laisse faire. Les plus à l’aise viennent me voir ou du moins regarder ce que j’ai fait et souvent il m’arrive de leur donner le dessin. Ce que je préfère, c’est dessiner sur les sets de table en papier. La couleur brune est celle qui a ma préférence. Le serveur du restaurant adhère ou pas à l’évolution du dessin et parfois, il me demande de le garder. J’ai fait la même chose avec l’écriture en écrivant sur un set de table mais l’intérêt n’a pas été le même. Je pense que l’on me prend pour un fou alors que le dessin laisse place au respect car ils doivent se dire : il sait faire quelque chose qu’eux ne savent pas. Il y a toutes ces légendes de Picasso dessinant sur les sets de table pour payer l’addition. Elles ont contribuées à laisser aux artistes cette facilité de griffonner sans voir fondre sur eux les remontrances d’un serveur. Les regards des clients sont aussi bienveillants. Ils acceptent que je crayonne sur ce papier en poussant les verres et les couverts qui éparpillent autour du set, envahissant toute la table.


— Lui « Nous avons envie d’aller manger dans un estaminet.
— Moi : Faites le, c’est très souvent bon et plein de charmes. J’aime ces ambiances feutrées, presque étouffées par sa décoration laissant place à la contemplation des autres. Elles peuvent être très bruyantes, un jour festif.
— Vous n’avez jamais dit, comment vous travaillez vos textes.
— Simple, j’écris le matin en me levant tôt, vers cinq heures. A six heures trente j’arrête tout, je m’habille et puis accaparé par mon travail, je ne peux rien faire sur mes textes de la journée. Le soir vers dix huit heures trente, je consacre une heure pour relire ce que j’ai fait le matin. Il ne me reste plus que le week end pour continuer à écrire et relire. Dès que je pars quelque part, j’ai toujours dans mon sac à dos les nouveaux textes afin les relire, les corriger, les raturer. Quand tout me semble prêt, je donne à relire à un ami. Je suis très reconnaissant à ce dernier, car il prend du temps pour effectuer ce travail. Il a toute ma confiance et son objectivité est essentielle. C’est comme pour vous, sans notre dialogue, ce que j’écris serait un vaste soliloque et mes textes perdraient toute la pertinence que vous mettez dans vos questions pour me pousser hors des recoins de mes réserves, de mes tabous, de mes réflexions. Quand j’écris, je pense parfois à ce que vous allez me dire.
— Notre dialogue influe votre expression écrite ?
— Je ne sais pas si on peut le dire ainsi. Il y a des moments où je pense que c’est bien que vous réagissiez, pour moi c’est un garde fou.
— Je peux me lâcher et être plus pugnace ?
— Oui, c’est le bon mot, combatif dans la discussion, aucune barrière, tout peut être commenté.
— Vous m’ouvrez grand vos bras pour vous harponner de mots.
— Essayez et vous verrez bien ce dont je suis capable.
— Vous vous prenez pour un écrivain ?
— Je ne sais pas si on peut dire cela pour un blog ?
— A quoi servira t-il donc ?
— Seul l’avenir peut le dire. Pour le moment, je fais tout ce que je peux et surtout ce que je veux. Ensuite seule la chance me conduira où elle veut bien que j’aille.
— De la superstition ?
— Non un peu de fatalisme. C’est beaucoup plus raisonnable. Laissons la chance au « produit » disait quelqu’un dans un dialogue de film. De toute façon, le blog est un succès. Je partage mon parcours avec des amis et des inconnus.
— Oui, mais rêvez-vous de le voir publier ?
— Oui et non. Les deux se partagent. Publier impliquerait un important travail de relecture, de réécriture, de concision, alors qu’avec le blog, je me lâche plus, sans contrainte d’aucune sorte sans date d’édition. Une liberté qui n’est pas factice, ni formatée. Il en est de même pour mes idées, je ne les veux pas seulement innées puisqu’elles s’acquièrent par ma maladie et par mon quotidien. Je veux que mes idées soient celles venant de mon esprit et de mon cœur. Tout est tellement compliqué que j’ai certainement des contradictions et beaucoup d’invraisemblances si nous analysons les détails. Des idées adventices vont survenir par hasard et s’ajouter ou se multiplier incidemment.
— Ne suffirait-il pas de se relire et reconstituer la chronologie ?
— Un blog permet beaucoup de défaillances car l’internaute ne se dirige pas obligatoirement vers une lecture par chapitre de mes textes anciens qui eux comportent des répétitions. Un livre ne peut pas avoir ce genre d’itérations. Je fais déjà assez de redondances et de ritournelles sur ma maladie sans compter sur leur récurrence. Une amie me demandait si j’avais un plan quand je rédige mes textes. Je lui ai répondu que mon organisation ne peut être faite puisque elle est constituée par ce que je vis. Je ne peux absolument pas faire un schème de mon avenir ! Comment réaliser un texte et formater ces images qui surgissent de ma réalité quotidienne. Il me faut de suite les résumer, les griffonner sur mes carnets ou sur un bout de feuille volante qui traine autour de moi. Est-ce que ma raison va suffire à tout mettre en ordre ? Je crois que c’est Kant qui disait « qu’un ensemble de données venant de l’expérience, immédiatement vécues, peut être créé par mon imagination quelques instant plus tard ». Il me faut faire attention et garder toute objectivité, donc avec régularité construire dans l’écriture par tâtonnement les actions dans lesquelles je suis. Petit à petit, elles s’inscrivent dans mes journées qui passent inéluctablement. J’ai ensuite, bien sûr, l’obligeance d’élaborer une organisation, une sélection et rendre pour l’internaute la lecture plus intéressante, éviter les redondances. Je ne peux pas tout adopter de ces bouts de phrase. Ce serait une facilité qui me déprimerait car elle n’est pas dans mon caractère d’accepter le tout venant. Un texte publié sur mon blog me demande au moins un mois à trois de travail.

— Cherchez-vous dans vos relectures des mots, des synonymes ?
— J’ai plaisir à consulter mes listes de mots et d’expressions pour me forcer à cheminer vers d’autres rivages. Beaucoup de mots reviennent instinctivement, inévitablement et c’est tout à fait normal quand on ne consacre pas tout son temps à l’écriture. Je rêve de n’avoir que cela à faire et de pouvoir travailler en continuité, dans un espace temps, c'est-à-dire une journée entière, une semaine. Je me sentirais plus à l’aise si chaque jour, je pouvais me concentrer sur tous mes textes, les écrire à la suite grâce à une concentration que je ne peux pas avoir en ce moment. Je ne sais absolument pas ce qui va émaner de cette alchimie et moins encore où mes pas me conduisent. C’est certainement ce qui me pousse à continuer et qui m’enchante, car il y a pleins de mystères qui vont surgir derrière ces mots".




******************************************************



Par un beau dimanche matin de ce début février, dans le froid d’hiver un beau soleil inonde mon corps et aucune douleur ne vient me perturber. J’ai rendez-vous pour une promenade en vélo dans les bois.


— Bonjour comment allez-vous ? me demande t-il.
— En pleine forme ce matin et j’aime le soleil d’hiver. Je sens que tout va bien se passer pour cette première promenade en vélo.

— Nous allons rester sur les parties les plus plates afin que vous n’ayez pas d’effort à fournir.

Nous voilà donc partis doucement. Je sens la fraîcheur matinale, elle me fait le plus grand bien. Je respire sans forcer. Du moins, je le crois. Sentir mes muscles sollicités, me réconcilie avec la vie. C’est bon de redevenir ce que j’étais auparavant. Les allées pour les cycles sont aménagées afin de permettre aux citoyens de se détendre dans un lieu champêtre. Beaucoup de monde vient courir ou faire du vélo. Jeunes, adultes et vieux, tous sont animés du même effort, de manière à conserver une bonne santé. Les allées succèdent aux petits chemins de terre. Je me sens parfaitement bien, ne forçant pas musculairement. Regarder les arbres, me rappelle le premier dimanche après l’annonce de mon cancer-pas-de-chance, où je me promenais dans un parc tout près de chez moi, en me disant que la nature continue sa course de la vie et que je devais faire de même. Ce parcours m’a revivifié.


J’appréhendais de sentir de nouvelles douleurs dues à mon manque d’exercice au cours de la précédente année. Mais non, rien n’apparaît au moins pendant les premiers jours. Le jeudi matin suivant, je me réveille avec une douleur de picotement intense autour de mon thorax, comme si j’avais un nouveau zona. Aussitôt, j’inspecte ma peau et j’appréhende de voir surgir des boutons caractéristiques de cette maladie. Rien, pas le moindre bouton. Je passe la journée, un peu inquiet en me demandant ce qui m’arrive. Je téléphone à mon ami médecin qui ne voit pas ce que j’ai. J’oublie de lui dire que j’ai fait du vélo le week end précédent. Je me sens de plus en plus fatigué et à force de me crisper, j’ai mal au dos. Je dois être totalement noué par mes contractions. Mon kinéthérapeute m’explique que j’ai dû provoquer des muscles qui n’avaient pas été sollicités depuis mon opération, uniquement par ma respiration saccadée. Il ne sent aucun désordre musculaire quand il me masse. Je suis rassuré tout en demeurant inquiet, comme tout malade qui se questionne sur ce qui peut surgir ou se déceler dans les profondeurs de mon corps. Vivre en permanence en guettant le moindre problème devient oppressant. Autrement, c’est dans une presque totale insouciance que nous arrivons à oublier facilement notre maladie. Bien portant, tout va bien. La faculté d’oublier si vite les misères de son « être ».
J’ai l’impression que depuis ma maladie, j’amoncelle les problèmes. Je n’ai pas eu un seul mois sans une complication depuis l’annonce de mon cancer. Je me sens épuisé et j’ai du mal à travailler intellectuellement. La souffrance dilapide mes ressources mentales. Je voudrais pouvoir retrouver toutes mes énergies. Ne plus ressentir pendant un long temps, cette lancinante douleur qui parcourt tout mon corps. Ce matin, j’ai été pris d’une crampe à mon pied gauche. Ces pieds qui subissent l’accumulation des traitements de la chimiothérapie et qui sont emplis de fourmillements continuels.


Ne pas désespérer, ne pas s’apitoyer, ne pas « humaniser mes souffrances », trouver cette énergie qui doit devenir le seul fondement pour vaincre toutes douleurs. Des belles paroles, qui s’effondrent au moindre soupir d’indisposition. Nature, tu m’as fait si fragile. Je courbe devant tes armes si nombreuses, si inattendues et si diversifiées. Tu compliques mes défenses. J’ai beau te comprendre, te deviner et mettre des barrières, tu trouves toujours un moyen pour apparaître là où je ne t’attends pas ; d’un assaut, sans état d’âme, tu me transperces. Mal, va loin de moi. J’aurai envie de te déclamer comme un texte de Shakespeare.


— Lui : « Vous vous êtes mal renseigné pour la cicatrisation de tous vos muscles après votre opération ?
— Moi : J’ai posé souvent des questions. La seule réponse était que ma cicatrice extérieure était belle, c'est-à-dire que la peau ne montrait aucun problème, tout semblait parfait. J’étais confiant suite à la thalasso. Personne ne m’a parlé de tous ces muscles et aucune douleur ne se ressentait. Le fait de respirer un peu plus vite dans un effort musculaire a provoqué ces problèmes. J’avais l’impression de revenir juste après mon opération, il y a six mois, quand mon kinéthérapeute m’avait fait si mal autour de ma cicatrice avec son appareil de massage.
— Personne ne vous a donc parlé des suites après cette opération ?
— Juste de ne pas aller dans l’excès, de ne pas faire trop d’exercice physique. C’est toujours le problème : pas assez d’explications parce que tout à chacun doit réagir différemment et je le conçois. Je me sentais bien et surtout j’avais repris quelques kilos. Je fais très attention à mon alimentation et malgré cela, je grossis. Cela me rappelle l’année avant mon cancer où j’avais pris beaucoup de poids sans comprendre pourquoi. J’ai besoin de me muscler. L’acte de guérison est un enchaînement qui doit vous pousser à redevenir physiquement ce que vous étiez auparavant. Je suis convaincu que c’est la loi de l’équilibre qui influera sur mon psychisme afin de me confronter à tous les problèmes qui peuvent surgir après ce cancer.
— Pensez-vous vraiment que vous aurez des suites post-cancer ?
— Je ne peux pas le savoir et encore moins vous l’affirmer. Je préfère me préparer à toute éventualité. Si cela ne se produit pas tant mieux, c’est le bonheur. Si une quelconque rechute ou problème post-cancer arrivent, je ne dois absolument pas m’écrouler et conserver en moi cette force vive qui permet de dépasser tout et surtout moi-même. Je sens que je suis un peu épuisé en ce moment et donc un plus fragile. Je dois bien analyser tous mes comportements et ne pas me laisser déborder.
— Vous ne voulez pas faillir, si je vous comprends bien ?
— Je ne sais pas si c’est le mot juste, car je ne suis pas un saint, ni quelqu’un qui a prêté un serment. J’ai juste pris l’engagement de vaincre ce cancer.
— De la vengeance ?
— Me venger ? Peut être ! Cette maladie a pris une année de ma vie. Je n’ai pas envie que cela puisse ressurgir. D’aucune façon. Vous avez raison, je lui en veux terriblement ! Je me moque de vous. Excusez-moi mais c’est plus fort que tout. Les mots parfois provoquent des enchaînements d’idées qui ne sont pas toujours celles que l’on pense. Je n’en veux pas à cette maladie parce que ce serait m’en vouloir à moi-même et ça deviendrait totalement absurde. Il faut tout dépasser pour arriver à sortir de ce tunnel. Je vais gagner !










dimanche 1 février 2009

Thalasso




Tableaux: série poissons fait sur différent support dont le quotidien Libération à l'Ile d'Yeu en 1999. Le but peindre des poissons qui ont disparaissent. Bientôt nous les trouverons à la place des poissons rouges!

THALASSO


Pendant mon traitement de radiothérapie, nous avions décidé avec des amis de partir en fin d’année, juste après Noël. La destination était simple : n’importe où, sauf au froid ! Si nous pouvions avoir un peu de soleil, cela serait superbe. Il ne m’en faut pas trop non plus en raison mon traitement de radiothérapie. Je dois éviter de m’exposer aux rayons du soleil. Pour la première fois j’ai émis timidement l’idée d’une thalasso. Auparavant je n’étais pas très enthousiasme pour ce genre de soins. Je n’en avais d’ailleurs jamais fait, Béatrice eu l’occasion de découvrir ces plaisirs au cours de vacances que je consacrais à jouer au golf.

Les destinations proches ne sont pas si nombreuses pour apercevoir du soleil en cette période de l’année. La Tunisie remportait tous les suffrages. J’étais très heureux de retourner dans ce pays où j’avais travaillé. Il suffisait alors de repérer un hôtel, ce qui fut fait rapidement. Destination : Djerba.

Hôtel palace-thalasso cinq étoiles, je crains que tu manques d’enchantement. Tu vas être bien différent des hôtels de charme que nous fréquentons d’habitude avec mon épouse. Bon, Didier, pas de nostalgie, il faut bien en choisir un hôtel. Dis-toi que ces vacances ne durent que huit jours, c’est si vite passé !

Débarquer de l’avion à Djerba sous un beau soleil, et le voir se coucher juste à notre arrivée à l’hôtel, augure un bon séjour. L’architecture est à l’image de ces ensembles immobiliers touristiques : apparence majestueuse pour l’entrée. Lorsque l’on foule ses marbres blancs, il y a de part et d’autre de la conciergerie, des couloirs, des ascenseurs et la salle à manger. A peine avons nous reçu la carte magnétique de la porte de notre chambre, nous partons à sa recherche. Nous retrouvons le préposé aux valises qui nous guide dans un premier couloir. La construction est à la hauteur de mon imagination : dans ce corridor, les inévitables marches suivant probablement le dénivelé d’une dune de sable! En tout cas, elles obligent le préposé à porter les valises.
Nous tournons sur la droite dans un second couloir, chambre numéro 100 à 146, soit quarante six chambres qui défilent du même coté car toutes exposées en direction de la mer ! Nous prenons l’ascenseur pour le premier étage. Nous contournons un patio, non excusez-moi, un puits de lumière ! Architecture ou erreur ? Nous longeons un troisième couloir : chambres numéro 250 à 286 et toujours pas notre chambre. Ces longs couloirs recouverts de moquette marquée par les roulettes des valises, m’oppressent un peu. Des petites lanternes décoratives indiquent l’entrée de chaque porte. L’intournable console située au milieu de chaque couloir en brise la monotonie visuelle. Les valises se heurtent évidemment sur ses pieds. Nous enfilons un quatrième couloir : 331, 332, 333…336. Ouf, enfin notre chambre.
Dès l’ouverture de la porte, le froid de la climatisation m’assaille. Du premier regard, je n’aime pas cette chambre identique à toutes ces chambres d’hôtels récents : couloir d’entrée ou se répartissent d’un coté les toilettes puis la salle de bain et en vis-à-vis le dressing, puis vous arrivez en découvrant la chambre : un grand lit double, en face duquel se tient une desserte où est posé l’infatigable repère de notre société contemporaine et indispensable pour le standing, le grand écran plat du poste de télévision. Face à l’entrée, une petite porte-fenêtre offre une petite terrasse et dans le même plan horizontal mais en renfoncement, l’alcôve. Sur toute la longueur de cette dernière est disposée un divan. Je demande au porteur :
— Il est noté dans le dépliant de l’hôtel qu’il y a du chauffage, pouvez-vous le mettre, s’il vous plaît ?

Le préposé touche quelques boutons de la climatisation et me répond :

— Tout va bien, Monsieu’ !

J’ouvre la porte-fenêtre et dans la demi-pénombre du soir, je me retrouve devant des constructions à peine à vingt mètres de moi, bloquant tout horizon, pire sur le coté droit un immense mur se dresse. Si tu es claustrophobe, tu t’enfuies en courant ! Malgré l’heure tardive, nos amis décident d’échanger leur chambre, car il n’est pas question que je prenne froid.
— Non, je vais allez voir le concierge, m’écriai-je.

Je dois user de tous les arguments pour les convaincre. Comme d’habitude, arrivé devant le concierge, tout est compliqué et il est impossible de changer de chambre mais quelqu’un va venir vérifier le chauffage. Je ne lui fais foncièrement pas confiance. Je devine sa mauvaise foi, son manque de pratique du logiciel de gestion des chambres ou sa peur de se faire réprimander par son chef le lendemain matin. Je ne sais pas quoi penser. Une petite ruse :
— Je n’insiste pas mais si rien n’est fait, je vais dès demain téléphoner à un ami tunisien. Je lui cite son nom, je le regarde droit dans les yeux et lui précise que je ne souhaite pas tomber malade !
— Nous allons tout faire, monsieur, pour vous satisfaire, me répond t-il.

Je me dis que le nom que je viens de prononcer, très connu à Djerba, a peut être fait son effet. Arrivé dans la chambre, je la trouve légèrement moins froide. Je me couche toutefois en m’enveloppant de couvertures et même de mon manteau. Nous venons de quitter une température nulle en France et je n’arrive pas à me réchauffer malgré les dix degrés de Djerba. A peine les lumières éteintes, le téléphone sonne :
— Nous avons une autre chambre pour vous, monsieur, me dit le concierge.
— On verra cela demain, je suis couché ! dis-je un peu énervé tout en raccrochant.

Quand j’arrive dans un lieu, je subodore si je vais être bien ou pas. C’est la même sensation avec les hommes y compris désormais avec les médecins. J’apaise souvent ce jugement car il ne me paraît pas objectif Je suis trop à l’emporte pièce Un regard me suffit presque à juger. C’est idiot Je dois maîtriser un peu mieux cette façon de me comporter. Allez, je suis en vacances, pire en thalasso !


Dans tous ces hôtels au nombre d’étoiles considérable, le petit déjeuner est aussi immuable que le bouquet de fleur qui trône sur le comptoir de l’accueil qui lui aussi semble immarcescible. Le maître d’hôtel vous accueille en vous demandant de le suivre. Inéluctablement, il vous conduit vers l’une de ces tables insupportables et mal placées, près du buffet ! Je fais comme si je n’avais rien vu et je continue d’avancer d’un pas déterminé vers les tables donnant sur la mer, plus appropriées à notre goût. Le maître d’hôtel nous a abandonné entre les mains d’un serveur.


Je suis toujours surpris par la conception de ces immenses salles à manger. Elles sont plantées de piliers disposés au profit d’une architecture dont nous ignorons le secret de l’inspiration. Je pense tout à coup aux colonnes des architectures anciennes, vertèbres d’élévations sculpturales, décoratives, harmonieuses, qui donnent l’impression de s’enchevêtrer dans une composition d’ombre et de lumière. Ce sont des colonnes bien rondes et élancées qui donnent envie de les caresser du plat de la main en tournant autour d’elles. Pourtant un pilier de section carré ou rectangulaire peut être aussi beau, intrigant, et eurythmique, adapté à l’espace où il est placé. Dans cette salle à manger, ils sont dans le prolongement des plafonds en forme pyramidale que l’on découvre lorsque l’on est située juste dessous. J’imagine avant la construction, la proposition de dessin de l’architecte au propriétaire de l’hôtel, mettant en scène une belle perspective en couleur devant projeter tout regard contemplatif dans un univers fantasmagorique sans faillir de laisser croire que tout est de grand goût, sans aucun défaut pour une clientèle mondiale ou du moins européenne. Combiner cette indéfinissable inspiration créatrice à l’envie de mettre en avant sa propre culture étouffée de doutes pour copier ce qui se fait de plus kitch !

L’agencement des tables et l’enchevêtrement des chaises, poussées en mauvais ordre au gré des clients qui vont se servir au buffet, est pire. Les serveurs slaloment entre-elles, tenant à bout de bras leur immense plateau chargé de vaisselle sale. Le buffet est disposé sur deux meubles réfrigérés devant lesquels le convive est invité à tourner presque toujours en sens choisi, afin que tout le monde puisse lorgner sur les cascades de sa première gourmandise matinale. Tous les prétextes sont bons le matin pour faire le plein d’énergie. La présentation est constituée d’accumulation ou bien d’amoncellement, je ne sais quel mot choisir. En tout cas, cela nous donne l’impression et l’envie que nous avons la capacité de tout manger. L’abondance de charcuteries augure la présence d’une forte clientèle allemande. Je préfère aller directement au plat chaud au fond de la pièce pour une petite omelette bien cuite avec quelques herbes locales et ne pas me laisser tenter pas toutes les viennoiseries. J’ai une thalasso dans deux heures !

Après avoir livré mon corps à la médecine durant une longue année, j’ai le sentiment de recommencer avec la thalasso. L’itinéraire pour arriver aux soins est compliqué. Le décrire serait faire un procès à l’architecte, s’il y en a eu un. Je ne suis pas là pour le dénoncer, mais pour me relaxer, me détendre et me faire cocooner. Juste un petit mot pour le plaisir, je ne peux vraiment pas me museler en contemplant cette architecture car il a osé ce créateur, il s’est risqué à accumuler les carrés, les rectangles, et l’élément incontournable, le must de la confirmation de l’élévation d’une civilisation : la coupole.

Lors d’un dîner en pleine Afrique, il y a maintenant des nombreuses années, quelqu’un m’a développé sa théorie de l’histoire des civilisations avec celle de l’architecture. Très discutable, mais tellement joli : au commencement, l’homme entassa des cailloux et fit des pyramides, ensuite il construit des colonnes affirmant ainsi sa connaissance dans beaucoup de domaines mathématiques, scientifiques, médicales et artistiques. Il se surpassa pour créer notre civilisation moderne en inventant le dôme.

Tranquillisé par cette pensée qui me fait revivre d’anciens évènements de ma vie, je m’abandonne aux détours de ce lieu de soin. Il y a toujours un visage bienveillant avec son sourire accueillant pour me guider à la lecture de ma fiche, vers le soin suivant. Je dois livrer ou plus exactement abandonner mon corps presque nu à ces inconnus. Au début, je ne suis pas à l’aise, mal dans ma peau avec cette grande cicatrice. Elle est devenue le prétexte d’une conversation lors de chaque soin. Je préfère prévenir de ma récente opération, ajoutant : c’est un cancer. De suite, une douceur ou le discernement d’une tristesse se lit sur les visages. Je la dissipe immédiatement en leur disant que tout va bien désormais. J’ai surtout peur des gestes ou soins brutaux. Le médecin qui m’a reçu, a bien marqué sur ma fiche : soins doux. Je préfère en parler que de subir un malencontreux et dommageable massage.

J’ai surtout du mal à me détendre. Je n’arrive pas tout à fait à calmer mon corps, à m’habituer à cette indolence, cette apathie qui rythme ces moments de soins. Prendre du temps, le voler et me laisser aller sous les bienfaits des jets d’eau saline, puis aller au massage. Hummmm…, c’est bon ! Ces moments me font travailler l’imaginaire. Je dissipe de suite les pensées négatives et je laisse affluer la douceur exquise de ces instants. Malgré cela, les kinés sont unanimes : je suis trop tendu et noué, grrrr… Les bribes de conversations me détendent quand mon acouphène me permet d’entendre, m’apaisent et sont fort sympathiques. Beaucoup de soigneurs pensent que je suis arabe en lisant mon nom et immanquablement, ils me demandent si je parle cette langue. Cela me fait rêver pendant mes soins et voyager dans des paysages imaginaires. J’entre dans le jardin d’un riad où tous les parfums m’assaillent : le jasmin, l’eucalyptus, l’oranger, la bergamote, puis j’entends le gargouillement d’un fin jet d’eau qui s’écoule lentement dans un bassin au centre d’un patio éclairé par un soleil zénithal. Je marche à l’ombre entre des tentures se mouvant sous une légère brise, laissant mon regard passer de l’éblouissement, à la pénombre. Je suis attiré par l’odeur d’un thé au mélange délicat et parfumé. Je me laisse entraîner dans cette rêverie, m’allongeant sur un tapis épais et moelleux dans un bonheur enchanteur.

Respirer lentement, passer ces heures entre bains et massages, plonger dans la piscine d’eau de mer chaude, s’extraire doucement, prendre une douche d’eau douce, se recouvrir nonchalamment de l’immense sortie de bain puis se hâter d’une allure sénatoriale vers la tisanerie en trainant les chaussons. Ces choses aux pieds dont tout le monde est affublé, glissent pesamment sur un sol carrelé et humide.

Dure vie dans cette thalasso, elle se manifeste par des signes indubitables qui ne m’étaient pas immédiatement perceptible mais que j’aimerais connaître au moins le faire découvrir à mon impatience. Je la laisse affluer à ce calme, oui celui que je dois conquérir intérieurement en évacuant totalement tout comportement intrépide de mon corps. C’est presque me demander de passer de la tourmente au paradis. Cool.

Ici le regard des autres est presque celui reçu pendant les traitements médicaux. Tout le monde est habitué à voir des corps imparfaits. Encore une tisane ; laquelle vais-je choisir : minceur, détente, douceur, vitalité ? Je vis ces incertitudes en me transportant vers des moments de volupté. Qu’est-ce que je dis en ce moment dans ma tête ? Vais-je écrire cela ? Je devrais rester sur terre et non pas la tête dans les étoiles de l’imaginaire, je suis physiquement allongé sur un confortable transat de relaxation dans cette tisanerie ! Pas grave d’être ainsi, je jubile. Une grosse serviette autour de cou, je bois goulûment, je m’abreuver et me désaltère de milles senteurs en regardant au travers des baies vitrées les dunes de sable et les palmiers qui dessinent un jeu d’ombre sur le ciel bleu clair.

Malgré tous ces soins et cette tranquillité, je n’arrive pas à dormir sans somnifère. C’est une gageure pour me décontracter. Je ne fais pas de cauchemar. Pour trouver mon calme, il me faut le chercher au fond de moi-même et surtout ne pas me tourmenter en attendant une solution à mon manque de sommeil. Je ne peux même pas vous l’énoncer ma solution, puisque je m’endors et j’ai oublié à mon réveil ce qui m’a permis de tomber dans les bras de Morphée.

Toute la journée, je pense à cette écriture. Elle s’empare de mes pensées. Est-ce bien ? Je ne sais pas mais je n’y peux rien. Elle est récréative et je me laisse faire dans une parfaite ataraxie. Je vois l’hôtel et je pense à sa description littéraire. Je marche dans le bâtiment de la thalasso et l’esquisse en détaillant les virgules et les ponctuations. J’ai soif de livres, d’écritures, de regarder les mots comme le détail d’une peinture. Lorsque j’arrive dans la bibliothèque de ma ville, après avoir salué les dames qui s’occupent bénévolement des prêts de livres, je n’ai qu’une phrase:
— Quel beau livre avez-vous reçu ? A quelle belle lecture allez-vous me guider ?

Elles mettent toujours un vif plaisir à me garder des livres dans les nouveautés, afin de partager avec moi leur plaisir de la lecture. Je suis parti en thalasso avec plusieurs livres, dont celui de Marc Bressant « La dernière conférence » couronné par l’Académie française, et « L’élégance du hérisson » de Muriel Barbery. La somme de mots qu’ils utilisent dans leurs textes m’étourdit. Une griserie me porte vers un enchantement. Je note toujours les mots qui me font défaut et il y en tant. J’en fais une contrainte, celle de m’arrêter de lire pour prendre le temps de noter, juste un mot, celui qui me paraît beau, intéressant, oublié. Il peut être simple et admirable avec une belle musique : magnanime, extirpé, inopinément, ignominie, faconde… Usuels : brouhaha, goguenard, franchouillard, pataquès, prout-prout… Plus complexe et rare : calembredaine, phtisique, ahaner, conatus, réquisit, congruente

L’élégance des phrases, la clarté des paragraphes construisent dans ma tête une certaine forme de concupiscence. Houlà, je n’ai encore jamais parlé de plaisir sensuel dans mon blog ! Eh bien, tout a un commencement.

Je suis loin d’acquérir cette virtuosité d’écriture. Il n’est pas nécessaire de les compiler encore moins de les pasticher. Il me faut rester ce que je suis et ne pas négliger le plaisir d’abuser de les lire, tout en m’astreignant à chercher des synonymes à mes mots usuels, ceux qui s’écrivent naturellement quand je les tape sur le clavier de mon ordinateur. C’est un long travail mais quelle délectation. Avec ces précisions, vous accepterez, peut être plus facilement, le temps qu’il me faut pour écrire un nouveau chapitre de mon odyssée. Vous me pardonnerez de n’être pas constant dans l’écriture de mon blog à chaque jour, à chaque semaine, à chaque mois mais bien aux moments où il se passe une nouvelle étape, un diagnostic ou une rencontre autour de mon cancer. Interfère aussi ma vie, il me semble que tout est lié dans une journée, permettant ainsi de vous conter mon état d’esprit, mes regards ou la simultanéité de mes rencontres. C’est pourquoi je vous emmène voyager dans les lieux où mes pas me conduisent.

Si je pense aux mots pendant la journée, je rêve d’eux la nuit, à la forme des phrases, le déroulement des textes, leur mordant, leur vigueur, leur vitalité qui doivent affleurer ou prétendre arriver à une certaine musicalité en les lisant. Cela me semble essentiel. Certains mots seront comme des mauvais coups de pinceau, sans pour autant déséquilibrer la phrase, le paragraphe. Il vous suffira de pardonner les potentielles imperfections. Je suis plus rapide à penser les mots, à les imaginer qu’à les écrire. La mémoire ne me permet pas de tous les restituer. Ils s’échappent aussi vite dans l’oubli alors qu’ils sont apparus si limpides quand je les mets en situation dans ces rêves. Je me lève en général vers cinq heures du matin, je ne vais tout de même pas entrecouper mon sommeil pour me réveiller en pleine nuit afin de noter ces bouts de rêverie !


Je maugrée contre cet hôtel. Pas le moindre ordinateur mis à la disposition de la clientèle. Avant de venir ici, j’aurais dû m’en acheter un, mais un tout petit portable afin de pouvoir écrire mes textes directement dans mon dossier intitulé : blog-cancer. Quoi que, quoi que Béatrice se serait exaspérée de me voir passer du temps avec cet ordinateur. Elle n’était déjà pas enchantée quand j’ai sorti de mon sac à dos, un gros volume broché. Elle a imaginé que c’était un dossier de travail. Quand elle a vue les textes de mon blog, son regard est devenu sombre et dans sa voix je sentais de la colère :
— Tu ne vas travailler sur ces textes pendant les vacances ? s’exclame t-elle.
— Si, quand j’aurais un moment, cela me fait du bien.
— Mais tu n’en as pas marre de ressasser ces évènements ?
— Non, c’est une thérapie. Ce n’est peut-être pas le mot conforme, mais je te jure que cela me fait du bien. Je ne m’enferme pas à maugréer contre ci ou ça. J’ai le sentiment quand le texte est bien écrit qu’il s’échappe, qu’il devient libre et donc part de mon être. J’ai besoin de partager mais d’une façon plus littéraire. Lorsque je regarde les premiers textes que j’écrivais en direct sur mon blog, j’ai honte. C’est empli de toutes sortes de fautes, au bord d’une lecture illisible. Cela gâche tout espoir d’intéresser quelqu’un et je trouve qu’ils ont eu du courage de me lire mes premiers bloggeurs. Je peux te promettre que tu ne me verras pas un instant préférer cette lecture à une promenade avec toi le long de la plage.
— Tu promets ? me demande t-elle avec le coin des yeux qui se plissent légèrement en penchant la tête comme pour mieux m’amadouer tout en dessinant avec sa bouche une petite mou, affirmant qu’elle ne cèdera pas.

Je lui avais caché qu’ils étaient enregistrés sur ma clef USB, en cas d’ordinateur mis à notre disposition. Il ne me restait plus qu’à les corriger avec mon beau crayon à papier. Vous connaissez ce crayon en plastique où il suffit d’appuyer sur la gomme pour en sortir la fine mine. Société de consommation, tu nous assujettis jusqu’au détail d’un crayon à papier. J’ai profité du dos vierge des feuilles des textes de mon blog pour laisser libre cours à mes réflexions sur mon séjour et noter l’évolution de la thalassothérapie sur mon mental et sur mon corps. Je n’avais pas pour rédiger, un cahier à spirale et à petits carreaux comme Paul Auster.


Ce matin à cinq heures, je discerne plus de calme en moi-même et moins de palpitations cardiaques. J’appréhende en permanence quand je sens mon cœur battre la chamade, de voir mon Bouvet ressurgir. Bon, n’y pensons pas de trop. Comme d’habitude, je trouve toujours un coin pour m’isoler et ne pas empêcher Béatrice de dormir, me permettant de lire, d’écrire ou de peindre. Lors des villégiatures précédentes, je m’échappais dans la réception de l’hôtel ou bien j’allais dehors. Ici, le hall sent les miasmes du tabac froid et dehors, il fait trop frisquet pour moi. Il ne me reste plus que la salle de bain ! Pas très confortable. Elle offre la possibilité de la concentration. Inévitablement au bout d’un moment Béatrice, vient me chercher et me dit de m’installer dans l’alcôve en allumant une veilleuse.


Les bienfaits de la thalasso au bout du quatrième jour commencent à se faire sentir. Je peux réaliser des mouvements qui m’étaient impossibles, comme de me mettre à genoux ou m’allonger sur le sol pour aller chercher sous le lit le bouchon d’un tube de crème que Béatrice vient de faire tomber. Retrouver ces mouvements d’avant l’opération, quel plaisir !
— Lui : « C’est toujours compliqué avec vous, avant l’opération c’était l’Italie, maintenant c’est la Tunisie !
— Moi : Je reconnais que ce n’est pas simple. J’aime voyager, cela fait partie de ma vie. C’est un besoin vital de quitter ma terre natale pour me ressourcer. Le soleil me manque ou du moins j’ai du mal à m’adapter à une atmosphère trop humide, alors que j’adore l’Irlande ! Je suis fait de paradoxes et j’engendre les contradictions. Je voulais donner à mon épouse un peu de réconfort par cette thalasso, après lui avoir fait passer une année si abominable. Sans elle, je n’aurais pas su vaincre toutes ces épreuves. Elle a tant accumulé sur elle, toutes mes peurs, mes angoisses, mes incertitudes. Ne lui dois-je pas plus qu’un peu de temps? Je sais qu’elle aime la thalasso. Partir à cette période de l’année était une habitude avec les enfants. Depuis des années, nous allions passer le nouvel an dans une capitale ou une ville européenne. C’était drôle et pas sans émotion, ni frisson de voir Big Ben sonner les douze coups de minuit de la nouvelle année et de participer à la joie des gens sur la place Saint Marc à Venise. Aller ailleurs, c’est important.
— Nouvelle année, volonté de trouver un cap différent et faire une synthèse de l’année passée ?
— Non, l’enseignement de mon histoire se trouve sur mon blog. Je ne pense pas avoir besoin de rechercher quelque chose en arrière même si je relis mes textes anciens. J’espère continuer de découvrir le bonheur à converser avec vous.
— Tient, on ironise en énonçant que l’on veut dialoguer avec moi ? J’arrête si mes questions n’ont plus de sens.
— Non, excusez moi prenez le comme un peu de persiflage ou de taquinerie de ma part. Je veux juste réveiller le débat. Je voulais vous dire que je ne me gargarise pas dans le passé, surtout récent. Comment juger ou analyser des évènements qui viennent de se terminer ? Impossible, il faut prendre du recul. Vous dire ainsi que je ne suis pas extralucide. En ce moment, pour revenir à la réalité j’aimerais juste vivre pleinement ce moment de thalasso.
— La maladie est loin ?
— Non, encore une incompréhension. Le cancer est un combat très pernicieux. Les ennemis sont les tumeurs, les ganglions. Il me faut sans cesse les tuer. Cela nécessite les débusquer et de ne pas baisser la garde. J’en parle à Béatrice quand la conversation nous y conduit. Je ne cesse pas de parler du cancer, je ne suis pas assujetti par ce mot cancer toute la journée. J’ai rencontré pendant ma thalasso des tunisiens qui en parlent très librement.
— Aujourd’hui, c’est le dernier jour de l’année !
— Chaque jour est un nouveau jour. Quelle importance de passer en 2009 ?
— Oui, c’est vrai !
— Plus encore de le passer dans l’eau, de me laver, de me nettoyer et de me purifier avec l’eau saline, c’est bon. L’eau est importante pour moi. J’ai vécu près de la mer et j’en ai un besoin vital. Ici à Djerba, pays où il pleut si peu, ils savent ce que c’est la nécessité de l’eau. Il en est de même pour toutes les civilisations, elles ont su en conquérir les bienfaits. Je suis comme l’eau, je ruisselle vers demain, la vie se trouve là. Le passé laisse suffisamment de traces psychologiques et corporelles pour ne pas en plus le canoniser ou le magnifier. Les commémorations, sont-elles vraiment utiles ? Sans prétendre oublier mon cancer, je préfère passer et laisser l’eau s’écouler sur moi. De toute façon elle s’infiltre partout. Apprendre à la canaliser, à s’en servir, à ne pas la gaspiller. J’ai beaucoup de progrès à faire. »


Le jour se lève, comme une nouvelle page que j’écris. Le soleil s’annonce et laisse augurer une belle journée. Il va surgir derrières les brumes matinales. Je suis seul sur la plage. J’aime tant cet instant. Les vagues s’aplatissent doucement, leur son devient un murmure rythmant le silence de la plage. Sentir cette fraîcheur me parcourir le visage en un massage invisible et cligner les yeux dans les rayons lumineux du soleil levant.

« Caresse immobile du temps qui passe. » Pourquoi pas ? Je me demande toujours si je les invente ou si ces bouts de citations ressurgissent de ma mémoire par les méandres des recoins de ma vie. Les mots sont des ritournelles. « J’aurais dû tant apprendre, mais j’avais tant à découvrir ». Mon cour de philosophie du lycée me revient en mémoire et particulièrement une citation de César Chesneau-Dumarsain dans son Traité des Tropes qu’aimait nous citer notre professeur : « Les langues ont-elles autant de mots que nous avons d’idées ? » C’est pourquoi, il nous disait d’utiliser des métaphores, elles seront là pour combler une « disette de mots » !

Je me souviens des écritures automatiques à quatre mains qui m’émerveillaient à l’adolescence. Voir des phrases se créer, nous inspirer et prendre des formes si surprenantes sans jamais s’épuiser cherchant au fond de nous l’imaginaire, l’insolite. Devant la mer, je suis sans invention car elle me fascine, me vide les entrailles, me berce et m’apaise. On ne s’ennuie jamais quand on marche le long de la mer. Personne n’explique le pouvoir de fascination qu’elle exerce sur nous. Je sors mon carnet non pas pour croquer, dessiner l’instant, mais pour essayer de noter mes impressions. Le vent soulève les pages comme pour me dire : range ce carnet et profites-en pour contempler. Les mots s’envolent loin de moi. Ne rien faire et contempler les vagues, les voir se former, bouillonner puis s’étendre sur le sable fin, essayant presque de lécher mes pieds au détour du creux d’un relief. Dans le lointain se dessinent deux formes. On dirait deux dromadaires ou des dûmes qui se dirigent lentement vers moi. Cela me paraît normal et surréaliste tout à la fois. « Vide ton esprit et lance une pierre dans l’eau » ai-je envie de crier. Il y a trop de remous en moi. Je ne pourrais jamais faire des ronds dans l’eau. La mer se charge de couleurs, elle passe du vert clair au foncé quand elle rencontre les rochers de ces fonds marins. Je ne comprends pas la mesure de ces couleurs. Les nuages à l’horizon glissent maintenant sur le bleu azur. C’est tellement beau un nuage, si simple à regarder. Le soleil devient trop violent.

Je pars me réfugier dans cet hôtel. Les odeurs de tabac froids sont partout présentes. J’avais oublié que l’on pouvait fumer à l’intérieur des espaces publics. J’étais heureux d’avoir effacé de ma mémoire ces effluves malodorants. C’est le réveillon ce soir, une nouvelle année : attendre les douze coups de minuit.

Ils sont rythmés ce soir au son du jazz puis à minuit embrasser tendrement mon épouse et lui dire tout mon amour. L’émotion coule doucement aux coins de ses yeux. Flonflons et cotillons ne sont pas ma tasse de thé, encore moins l’inévitable danse du ventre improvisée dans un night club tout enfumé, que je fuis. Par contre le jazz joué dans l’immense salle à manger est honoré par de très bons musiciens.

La première journée de cette nouvelle année s’apparente à celles de l’année passée. Allongé sur un transat, je regarde les vagues. Elles sont le reflet des battements de cœur de la mer. En la scrutant, je liste mes résolutions de la nouvelle année : retrouver un équilibre psychique et corporel, prendre chaque matin le temps de me relaxer avant de commencer quoi que se soit. Porter une attention encore plus accrue à ma nourriture, peindre, finir ce livre et équilibrer ma vie professionnelle. Ces résolutions ne sont pas le fruit de la spontanéité de ce moment, du premier jour de l’année, elles sont le fruit des réflexions qui sont écrites dans ces lignes.

La cinquième journée de thalasso est déjà là! Je me suis détendu. Preuve en est que les pensées négatives qui m’assaillent de temps en temps, sont chassées dans la trappe de l’oubli. Je suis avec mes mots, je les consomme, je n’arriverai pas à tout ingurgiter. Quelle dérision ! Les idées viennent du fond de mon être, les pensées affleurent l’intelligence, quel orgueil de vous le dire ainsi. Tant pis, c’est dit et je vais tout mettre en œuvre pour répondre à la sollicitation de beaucoup d’amis : continuer d’écrire mon expérience. Ils me demandent dans leurs courriers électroniques si mon zona est parti. C’est réconfortant de me poser de telles questions, c’est me préciser qu’ils ont lu jusqu’au bout mon dernier texte sur mon blog. Le fameux J. de mon écrivain-guérisseur reste un mystère car il y a tant de personnes qui ont un nom ou un prénom qui comme par j. Beaucoup d’entre eux surgissent de ma mémoire. Je serai enclin avec Béatrice à penser que ce J. est là pour simplement me faire penser à tout autre chose qu’à mon zona. Le résultat est de toute façon à la hauteur : je ne l’ai plus ce zona.Durant les massages de la thalasso les conversations évoquent souvent mon cancer et petit à petit des recettes de guérisseur sont évoquées. Chaque pays adapte un savoir faire en fonction de ses plantes ou de son climat. Mon amie a eu le droit à des recettes de grand-mère tunisienne : pour maigrir facilement, il suffit de mettre une cuillère de vinaigre de cidre dans une tasse d’eau chaude, le matin à jeun et le soir avant le repas. Le tout c’est d’y croire et de pouvoir le boire.

Je me suis senti tellement bien qu’à l’initiative de mon ami Thierry, j’ai fait du cheval sur cette immense plage. Légère crainte de sentir mon corps ballotté au trot de cet animal. Tous les muscles de mon corps sont sollicités. Pas très décontracté le bon homme pour cette chevauchée. Pourtant c’est tellement bon de me sentir presque libre, en harmonie avec cet animal. L’impression est forte. Je respire à pleins poumons. Je me trouve moins enchifrené. De toute façon je suis incapable de prendre un mouchoir en papier dans une de mes poches en lâchant les rênes ! Laisse-toi aller Didier, tu as un massage en fin de soirée.

Lui « Quel est le bénéfice cette thalasso ?

— Moi : Un moment de profonde harmonie.

— Comment ça ?

— J’ai dépassé mon image corporelle pour me laisser glisser dans l’instant sans le subir, en me décontractant et en captivant l’essence même de ma vérité : je suis quelqu’un qui doit se fortifier. Mes pensées sont de plus en plus positives. Elles me permettent d’affronter le premier scanner que j’aurai la semaine prochaine et de subir la description du radiologue qui va certainement me trouver des petits ganglions quelque part dans mon corps et il va me mesurer je ne sais quel organe. Je peux en parier qu’une telle description sera faite.

— Cela vous préoccupe ?

— Inéluctablement. Lorsque je me regarde dans le miroir, je vois ma cicatrice presque jusque dans les yeux des autres, du moins je l’imagine le reflet comme tel. Je dois admettre qu’il se forme une certaine carapace. Je lutte pour ne pas m’enfermer dans une duperie, celle de me dire que tout va bien. Je dois être attentif. Cette thalasso a été pour la première fois, la découverte de vivre avec mon corps sous le regard des autres. Je n’ai pas subi ou vu des répulsions face à cette cicatrice.

— Vous la vivez mal cette cicatrice.

— Je ne pense pas que l’on puisse dire que je la vis mal. Je ne la regarde pas. Je la sens dans certains mouvements de mon corps. Je la compare à un vrai tatouage. La prudence des massages à son endroit, me rappelle sa réalité. Pas si simple de s’exhiber dans la piscine.

— Vous êtes à la mode ?

— Comment cela ?

— Vous venez de parler de tatouage.

— Oui, pour mieux me l’approprier, je l’ai appelée mon tatouage. Il est moins décoratif que ceux qu’arborent certains hommes.

— Est-ce important de créer des images ?

— C’est effectivement essentiel de laisser libre cours à un imaginaire. C’est assez allégorique de donner des noms à son cancer. Je me familiarise un peu plus avec les différents inconforts de cette maladie.

— Je ne comprends pas ce mot inconfort, que sous-entend t-il ?

— Rien de plus que le caractère désagréable des traitements ou du temps qu’il a fallu pour éradiquer ce cancer. Excusez-moi, éradiquer n’est pas tout à fait juste. Seul le temps lui donnera un sens à ce mot. Pour le moment, je reprendrais le terme de cancérologie le plus approprié que j’ai entendu, c’est le mot « diminuer ». il est en plus très facile à comprendre. Tout traitement ou traumatisme devrait, me semble t-il, être traité par le malade avec des attributs familiers, des surnoms qui sont propres à son langage, lui permettant de les baptiser pour qu’ils ne restent pas enfouis dans son inconscient. Ma cicatrice est mon tatouage, mon cancer est à tuer, mes ganglions sont mes ennemis, mes globules blancs sont mes copines, mes poumons sont sœurs jumelles. Il ne s’agit pas de me cacher leur vérité mais de les dénommer plus familièrement.

— Nous n’avions jamais entendu ou lu ces surnoms auparavant, d’où mon étonnement.

— J’avais l’impression de les avoir écrits. Vous avez sans doute raison car vous êtes un lecteur attentif, je n’ai pas dû le faire.


*


PREMIER SCANNER POST-TRAITEMENT


Le lundi de cette première semaine de janvier, il est prévu de la neige sur ma ville. C’est le commencement de mes scanners de contrôle post-traitement. Je n’ai pas d’appréhension. De toute façon, ce sera mon lot pendant de nombreuses années. Je pars de chez moi en me disant que j’aie l’expérience de cet examen. Le nouveau centre médical privé est tout neuf. On devrait faire un procès à son architecte pour avoir eu pour seule imagination l’extravagance de suivre à priori les directives économiques de son propriétaire. Il y a peut-être derrière l’enveloppe architecturale une fonctionnalité efficace. J’ai un petit doute. Il me suffit de voir comment ce fait l’accueil du secrétariat du scanner qui est coincé entre le couloir des urgences et le passage obligé du personnel d’autres services. Il y a comme dans la salle à manger de l’hôtel à Djerba, l’ineffable et impitoyable pilier autour duquel se bloque le comptoir du secrétariat. Les fauteuils de la salle d’attente ont été choisis pour leur solidité mais pas pour rendre l’attente du patient confortable. Il n’est pas là pour rester toute la journée. Pourtant, les retards des examens sont légions. Allez, ne soyons pas médisants.

Juste encore un mot sur la décoration des murs, ils ont des reproductions photographiques de tableaux impressionnistes. Pauvre Van Gogh, pauvre Monet, si vous aviez su que vous finiriez sur les murs de toutes les salles d’attentes des médecins, cliniques et hôpitaux de France et sans doute de Navarre. En s’approchant de près, nous pouvons observer que ces tableaux sont offerts par des laboratoires de médicaments. Il vaut mieux avoir des impressionnistes, au moins après un siècle d’existence ils font l’unanimité. Cela nous évite certainement le radeau de la méduse de Géricault qui était là auparavant pour rappeler au cher patient toute sa fragilité devant l’existence et que son seul recours est son médecin.


J’avais l’impression d’avoir quitté depuis longtemps ce milieu médical mais je retrouve vite ses habitudes. Le radiothérapeute reçoit toujours les patients dans le couloir où passe tout le monde, les secrétaires sont toujours hyper occupées : téléphone, prendre les rendez-vous, recevoir les patients, taper les comptes rendus, et respirer car c’est la même personne qui fait tout cela.


Le scanner c’est un scanner ! C’est-à-dire qu’après avoir posé dans une veine de votre bras une petite sonde et les tests de positionnement de votre corps sont effectués. Puis on vous introduit le produit permettant la lecture interne de votre corps. Ce dernier déclenche une sensation de très intense chaleur, beurk. Mais bon, c’est ainsi que l’on peut voir à moindre mal, l’évolution de mon cancer.

— Souhaitez-vous voir le médecin ? me demande un infirmier.

— Non, je n’ai pas l’intention de le rencontrer. Pour me dire quoi ?


Je perçois un silence et en me retournant, je retrouve juste derrière moi mon cher radiologue, celui qui reçoit dans les couloirs. Il me regarde. Je soutiens ce regard. Que peux-tu faire ou dire, mon cher radiologue ? Tu n’imagines pas, me dis-je en moi-même, à quel point tu n’as servi à rien ou si peu. T’ai-je mal jugé ? Tu as peut-être fait ton travail mais je n’aime pas la manière dont tu l’as effectué sur le plan humain et tu continues de l’accomplir de la même façon, comme je viens de le constater. Alors tu ne me retrouveras pas dans ton couloir. Va recevoir d’autres patients. Deux heures après, un appel téléphonique de la clinique, me prévient que les images sont gravées sur cédérom et le compte-rendu écrit. Inimaginable. Auparavant, il mettait deux jours au minimum! Je pense que mon affaire a été vite expédiée ou alors que je l’ai contrarié. Je retourne aussitôt chercher ces documents.

Je me précipite pour les lire. Ils tiennent sur un peu plus d’une demi-page. Je n’avais pas, volontairement, donné les anciens examens de scanner pour avoir un avis détaillé ou un œil neuf sur ma maladie. Je lis : il a vu que j’avais été opéré, biennnn ! Description technique de l’examen sur tout un paragraphe, puis les résultats en caractères gras. L’opération prend le quart de la feuille au premier paragraphe. Il nous dit que la loge de Barety mesure 13cm de diamètre, qu’il voit les séquelles de l’opération. Pas de nodule visible au niveau du parenchyme pulmonaire droit et expansion compensatrice débutante du poumon gauche (après ce jargon technique, enfin une bonne nouvelle). Puis observation du foie, vésicule, rate, pancréas, reins. Pas de masse suspecte visible (Il est prudent). Puis la conclusion : Multiples adénopathies sous diaphragmatiques un peu étonnantes de taille limite, inter-aortico-caves et du pédicule splénite, alors qu’il n’y a pas d’appel digestif flagrant, pas de signe d’évolutivité de la pathologie pulmonaire. Comment voulez-vous comprendre quelque chose à ses mots. La tonalité de la phrase indique son importance. Quand il dit le mot « étonnante », cela me fait peur. C’est presque le seul mot que je puisse comprendre à la première lecture. Il me fatigue ce radiologue. J’ai hâte d’avoir mon rendez-vous de jeudi à l’IGR pour connaître le point de vue de ma radiothérapeute.


Mon ami médecin me téléphone dès la réception par mail de ce compte rendu. Il me traduit que j’ai encore des ganglions.

— Bien sûr, je suis parfaitement conscient que l’opération n’a pu tous les enlever.

Je le sens soulagé de ma réponse.

— Tu sais, lui dis-je, tu peux me parler sans rien dissimuler, je t’assure que je suis parfaitement lucide qu’un cancer comme le mien, qualifié zone trois n’est pas éradiqué par un miracle. Il me faut combattre et gagner les étapes.

— Ce que tu as fait est déjà extraordinaire et peu de gens savent se battre comme tu le fais et surtout rester clairvoyant. Tu ne te dis pas ça y est, c’est fini. Tu as raison de garder cet état d’esprit.— Je te remercie et je suivrais tes recommandations.

— Qui te reçoit jeudi à l’IGR ?

— Le chef de service de radiologie.

— Ce n’est pas ton oncologue.

— Apparemment non, ils m’ont expliqués que je vais changer souvent d’interlocuteurs : radiologue, oncologue et chirurgien. Sans doute pour ne pas prendre l’habitude de dire au patient : mais tout va bien, mon bon monsieur ! De toute façon, je reste en contact avec mon oncologue. Je lui dépose le double, jeudi matin en allant à mon rendez-vous.

— C’est bien, me répond t-il. Il faut avoir un interlocuteur qui te suit en permanence. Au moins il possède toutes les étapes de ton dossier et je te fais confiance de te rappeler à son bon souvenir.

Je raccroche le téléphone un peu plus déterminé à poursuivre ce combat et m’efforcer de ne pas me laisser démoraliser. Je ne suis pas à l’abri d’une réaction incontrôlée si ma radiologue m’annonce une catastrophe jeudi. Je ne peux pas présager de mes réactions. Je sais qu’il y a une part d’émotivité ou d’instinct qui résonne en moi. Je dois garder cette volonté de continuer d’être positif, ne pas m’effondrer et devenir passif. Je reçois ce même jour plusieurs réponses à mes vœux de la nouvelle année. Mon oncologue me souhaite une superbe année. Ma radiothérapeute est ravie de la carte et découvre mon métier d’art et mon chirurgien est touché de mes vœux. Je ne sais si beaucoup de patients pensent à prendre le temps de leur envoyer un petit mot, de leur dire comment ils vont dans des opportunités comme les vœux.

Lui « : Vous faites exprès de prendre ce radiologue ?

— Moi : Non, je ne sais pas comment il fait pour être présent, car lors de mon rendez-vous, je ne demande rien et je ne précise surtout pas son nom.

— Le hasard ?

— Sans doute. Ce n’est pas si important. Surtout que maintenant je ne le prends même pas le temps d’attendre des heures debout dans le couloir, ces commentaires après mon scanner. Remarquez cela serait peut-être marrant.

— Vous lui en voulez de recevoir les patients ainsi ?

— Oui.

— Malgré cette appréhension à la lecture du compte rendu, vous restez très optimiste.

— Je le suis de nature. Je suis comme tout le monde, partagé entre l’espoir et la réalité qui peut s’avérer très dure à entendre. Elle est déjà pleine d’interrogations quand je lis ce genre de compte rendu.

— Vous pensez que l’on ne devrait pas vous les communiquer.

— Si mais au-delà du diagnostic médical, il pourrait faire l’effort d’écrire trois lignes pour le patient.

— C’est peut être ce qu’ils font verbalement après votre scanner.

— On peut le souhaiter. Il y a un hôpital à Paris qui a un service de consultation pour les malades afin de mieux leur expliquer les pathologies notées sur les comptes rendus. Je crois que c’est à force d’en parler et de nous moquer de leur comportement que nous arriverons à changer leurs habitudes.

*


PREMIER CONTROLE POST-CANCER


J’ai un sentiment partagé en allant à l’IGR (Institut Gustave Roussy) pour ce premier contrôle. Difficile de savoir si ma radiothérapeute va bien voir tout ce qu’il y a sur le scanner, si tout va bien dans mon corps. Je dois leur faire confiance. Ils ont plus l’habitude que le radiologue de ma ville sur la particularité de mon cancer au poumon. Vraiment, plus je réfléchis à son descriptif, j’aurais eu de quoi avoir la trouille. Je pense à ma grand-mère guérisseuse de mon zona qui m’a prédit que je n’avais plus de cancer, qu’il était chassé. Je suis donc partagé entre la certitude que tout va aller et une défiance vis-à-vis de ce compte-rendu. Il est toujours possible de voir surgir une autre tumeur. Je ne dis rien de mes appréhensions à Béatrice, préférant garder en moi toutes ses interrogations.

Nous arrivons une heure en avance sur le parking de l’IGR. Rien n’a changé, les fumeurs forment toujours une haie d’honneur pour nous accueillir. Je m’empresse d’aller saluer les secrétaires de la radiothérapie, heureuses de savoir comment je vais. Dans la salle d’attente, il fait toujours aussi froid. Une ventilation permanente vient nous souffler un vent trop froid au visage.

— Monsieur Alliou, bonjour !


Ma radiothérapeute me salue avec son sourire éclatant de bonne humeur. Elle irradie. Elle me demande comment je vais et me dit qu’elle va me recevoir juste après une autre patiente. Encore un peu d’attente, je me mets à relire mon texte sur la Tunisie que j’avais imprimé le matin, avant de partir. Cela me détend un peu de penser à ces moments de thalasso. Le temps arrive tout de même à s’écouler très vite.

— Monsieur Alliou, vous pouvez me suivre, me dit-elle.


Je suis un peu angoissé et un peu inquiet. Je pense que c’est normal d’avoir cette attitude. Dans son bureau, elle continue de me sourire. Je lui tends immédiatement mon scanner et le compte rendu. Elle les place devant elle. Elle étale les images. Son premier regard est comme le mien quand je découvre un vitrail. Très vite il va aller vers l’essentiel. Elle suit avec son doigt les prises de vue. Je ne dis rien et je la laisse prendre tout le temps de comparer ces clichés. Ses yeux reviennent plusieurs fois sur différentes images. Elle relit le compte rendu et doucement, elle lève son regard sur moi.

— Un scanner qui ne montre aucune anomalie.

Je me sens totalement soulagé, heureux. Les mots résonnent dans ma tête et je regarde Béatrice qui sourit.

— La description qui est faite, me dit-elle, est peut être un peu excessive !

— Nous ne comprenons pas tout, dit Béatrice.

Elle reprend point par point la description qui est faite par le radiologue de ma ville et nous parle des détails qui ne sont pas souvent écrit dans ce type de compte rendu, car anodins et ne démontrent rien sauf d’angoisser le patient. Sacré radiologue ! Tu n’en loupes pas une. Heureusement que je t’ai bien cerné. Combien de malades dois-tu traumatiser ? Elle continue tranquillement à nous décrire avec toute la prudence que requiert ce genre de maladie, mais sa voix me rassure car elle est empreinte de fermeté et d’assurance, comme quelqu’un qui connaît bien son métier. Je lui fais confiance.

— Avez-vous eu des problèmes particuliers après vos traitements ?

Sur le coup, je paraissais avoir tout oublié. Béatrice avec sa sagesse et sa vigilance dit :

— Oui, il y a les fourmillements continus aux pieds.

— Ce sont des suites effectivement après les traitements de chimiothérapies. Il n’y a pas grand-chose à faire hormis d’être patient en souhaitant qu’ils disparaissent. Pour certains patients ce n’est pas possible.

Je me mets à décrire l’ensemble de mes problèmes rencontrés lors des différents traitements. Elle écoute attentivement et m’en parle comme une chose inévitable mais avec toujours l’espoir qu’ils puissent disparaître.Béatrice inévitablement se met à parler de mon zona :

— Mon mari oublie, dit-elle, son dernier problème de santé, un zona. Ce type de problème est cité sur internet comme post-radiothérapie.

— Ce n’est pas tout à fait exact. C’est l’ensemble des traitements qui peuvent provoquer ces zonas. Ils ne sont pas liés obligatoirement à la radiothérapie. Il y a des personnes qui ont des zonas avant tout traitement concernant leur cancer.

— Je l’ai entendu un jour dans la salle d’attente de votre service. Une dame décrivait son zona avant de savoir qu’elle avait un cancer.

— Nous connaissons mal comment il peut surgir. Le tout est de le traiter rapidement.

Je la sens sur ses gardes défendant son pré-carré. Histoire de détendre, je lui dis :

— C’est ce que j’ai fait, mais cela n’a pas été suffisant, j’ai eu recours à quelqu’un pour l’atténuer ou le faire disparaître.

Elle me sourit sans me répondre. Difficile dans un tel lieu de recherche de parler des médecines parallèles ? Je pense que c’est bien d’en parler. Après m’avoir ausculté, elle me remet les ordonnances pour les futurs scanners en me demandant d’en faire un, du cerveau.

— Nous souhaitons tous les six mois avoir un contrôle du cerveau. C’est préventif. Vous pouvez reprendre votre activité sans problème, vous êtes en pleine forme physique.

— Merci Docteur, même si je n’ai été au début un bon patient pour la radiothérapie et je vous prie de m’en excuser ! Je n’ai aucune explication raisonnable à vous présenter, juste une appréhension. Plus exactement un pressentiment qu’il ne devait pas être effectué pendant ma chimiothérapie et je voulais être opéré.

— Je sais que vous étiez contre, me répond-t-elle avec toujours son sourire. Vous verrez votre oncologue dans trois mois. Continuer votre beau métier d’art, c’est le meilleur des remèdes, un beau métier.

— Merci docteur et merci à toute votre équipe particulièrement aux dames qui s’occupent des plannings.

Elle est heureuse de voir que son service donne satisfaction et d’une chaleureuse poignée de main, nous souhaite une bonne journée. Je suis comme sur une autre planète. En passant devant l’accueil où se trouvent les dames qui ont préparées mes plannings pendant ces trois mois, je m’arrête pour leur dire que tout va bien. Elles sont heureuses et je réitère mes remerciements.

A peine dans le hall, j’appelle mes enfants pour leur dire la bonne nouvelle ainsi que mon médecin. Je préviens tout le monde en envoyant un SMS :

Il y a un an, à peine, je vous annonçais mon cancer et bien je suis heureux de vous dire que suite à mes traitements de chimiothérapie et de radiothérapie et mon opération, à mon scanner de lundi dernier, ma première visite de contrôle est très bonne et m’encourage à espérer guérir, si on peut guérir d’un cancer, mais moi j’y crois.

Tous les trois mois, c’est un contrôle par scanner la première année puis un peu plus espacé la seconde année, puis tous les six mois pendant les trois années suivantes.

Merci d’avoir été avec moi pendant tout ce parcours. Je ne manquerai pas de vous en conter les péripéties pour ceux qui veulent encore me lire.

Bise

C’est une pluie de messages qui arrive en retour :


Cher DidierVous êtes un modèle pour tous ceux qui ont perdu espoir. Votre ténacité fait plaisir à voir, à entendre et à lire.

Je suis attentif à vos « péripéties » et pour ma part, j’en tire un vrai enseignement.

Rendez vous dans cinq ans pour faire le point.

*

Je suis très, très heureuse, c’est une grande nouvelle pour commencer l’année. Bravo pour ce combat qui n’a pas été facile mais j’ai toujours eu confiance en toi.

Et pour ce qui est de continuer à écrire tu DOIS impérativement le faire. Le dernier texte sur la radiothérapie est tellement bon à lire avec en plus tous tes tableaux.

*

Bien sur, cher Didier, que l'on guérit d'un cancer. Et tu seras encore longtemps, longtemps très en forme à nous le prouver. Tu es une magnifique leçon pour nous tous.

Merci de nous la donner, merci pour ton courage, merci pour ta persévérance, merci pour tes messages, merci à Béatrice et aux enfants.

Nous t'aimons tous profondément. A bientôt.

*

D’autres plus poétiques.

De bien beaux mots, et j’en suis heureux pour toi ami et je pense aux tiens.

Toujours plus loin …. Mais dans la Lumière.

Amitiés.

*

Je suis bien dans ma peau et prêt à affronter les démons de l’incertitude que vont être ces longs mois de contrôle. Je veux acquérir à chaque fois les ressources pour rebondir. Il me faut encore rechercher cette force au au plus profond de moi-même. Me battre pour faire reconnaître la mise en place des principes de précaution dans mon métier d’art. Je n’ai que des lettres pleines de bonne volonté de mon ancien sénateur qui est actuellement premier ministre. Je trouve fou de devoir en découdre pour le convaincre, l’importuner afin d’avoir plus qu’une lettre, mais des rendez-vous, des réunions, des avancées qui feront que ce projet prendra enfin forme. Je me suis confronté d’une certaine façon contre un monde médical que je ne connaissais pas, je ferai la même chose dans ce monde politique. J’ai été à bonne école avec un vieux monsieur dont je tairai le nom. Il m’a enseigné cet univers politique. Je l’ai rencontré par hasard, un soir lors d’un dîner à Paris. Je l’avais simplement aidé à monter quelques marches en lui tenant le bras et nous nous sommes mis à parler comme de vieux amis. Dès que le maître d’hôtel l’aperçu, il s’est précipité sur lui.

— Bonjour monsieur….

Il y a eu un bruit et je n’ai pas entendu son nom. Ne sachant pas comment le lui redemander, je me suis dit que quelqu’un pendant la soirée, pourrait me renseigner. Il parle au maître d’hôtel tout en maintenant ma main sur son bras et il lui demande que je sois placé à coté de lui. Pendant toute la soirée nous avons parlé vitrail et peu écouté les discours et la conférence. Je lui laisse ma carte de visite et il me dit qu’il me recontactera. Je pars bredouille sans avoir pu entendre ou osé demander son nom. Je me dis, pas grave laissons faire la vie.

Plusieurs jours après, ma secrétaire me dit que telle banque parisienne demande un rendez-vous avec moi. Je lui dis d’accepter et que nous sommes à leur disposition. Elle me dit :— Mais vos autres rendez-vous de chantier ?

— Tant pis, acceptez ce rendez-vous.

Une intuition : une grande banque peut occuper un vieil immeuble haussmannien et posséder une très grande surface de verrières souvent située sur l’arrière cour. L’adresse m’amène à une belle avenue de Paris, en haut des Champs-Elysées.

Lorsque j’arrive à l’accueil, je suis aussitôt conduit vers un luxueux premier étage et on m’annonce que le président va me recevoir. A peine le temps d’enlever mon manteau que l’on m’introduit dans un somptueux bureau. Mon regard est accaparé par les peintures et toute la dorure qui emplit les murs et je ne vois pas la personne dans un premier temps sauf sa silhouette qui se découpe en contre jour sur les grandes baies vitrées par où passe un très beau soleil d’hiver. Juste le temps de m’habituer à la lumière de la pièce que je distingue mon grand-père. Je ne sais pas pourquoi, j’éclate de rire en le voyant. Il est tellement surpris qu’il regarde ses vêtements comme si quelque chose était mal mis.

— Je suis désolé, dis-je en me calmant. Mais l’autre soir, je n’ai jamais pu entendre votre nom et je n’ai pas osé vous le demander. Vous sembliez tellement connu et moi venant de ma province, complètement ignare. Je ne m’attendais pas à vous retrouver ici. Je n’ai pu m’empêcher de rire de ma stupidité.

— Et bien je suis heureux de votre franchise. Je dois vous avouer que lorsque je vous ai vu rire, je me suis dit que je n’avais peut être pas fermé ma braguette. Vous savez les vieux, on nous dit que nous perdons la tête. C’est du moins ce que me dit ma souvent ma femme parce que j’oublie tel ou tel détail.

— Vous savez ce n’est pas une question d’âge, ma femme me dit la même chose.

— Et bien au moins nous avons un autre point commun.


Nous oublions assez rapidement le lieu, son rôle de grand banquier et nous partons dans un dialogue à recréer le monde. Je l’écoute avec délectation. Il m’a au cours de nombreuses années appris à regarder l’univers d’une autre façon. Quand le cancer l’a obligé à rester dans son bel hôtel particulier, j’allais lui rendre visite tous les mercredis.

Je retire de ces conversations toute la futilité de notre présence humaine. Le temps passe aussi vite pour tout le monde. L’argent ne peut pas tout dans la vie. Aimer, vivre avec ceux qui font notre existence, donner de l’amour, de la tendresse, être convaincu de ce que l’on fait et accorder un peu de soi gratuitement aux autres sans rechercher un quelconque profit. Beaucoup étaient étonnés que je ne retire pas d’avantages de son affection. J’aurai été en mal de demander quoi que ce soit puisque ce qui importait, était de parler, d’échanger et surtout d’apprendre. L’enseignement a été de me donner cette force que j’ai eue pendant mon combat sur ce cancer. C’est mieux que tout profit financier ponctuel. Qu’en aurais-je fait si mes traitements concernant mon cancer n’avaient pas répondu à la nécrose de ma tumeur ? Aujourd’hui, j’ai eu cette bonne nouvelle avec ce premier scanner de contrôle. Ce grand-père m’a appris à combattre et je lui rends hommage.

Lui « : Une bonne nouvelle !

— Moi : Oui, un soulagement. Voyez, je vais vous répondre par une image métaphorique : j’aime aller dans les librairies, pas seulement pour acheter un livre mais pour y flâner, toucher les couvertures, ouvrir une page au hasard, voir un mot surgir, faire face à la surprise et lire la phrase. C’est un peu ce que j’ai ressenti à ce rendez-vous. J’allais être réconforté au moins sur le moment. Cette rémission peut aller vers la guérison. Je peux comme dans une librairie ouvrir un livre et savoir me laisser surprendre dans mon parcours médical parce qu’un ganglion va surgir, m’obligeant à effectuer d’autres traitements. J’aurai, je pense, plus de force qu’il y a un an puisque je ne pars pas de zéro. J’ai maintenant l’habitude des milieux médicaux, du meilleur comme du pire.

— Une certitude de guérison, je pense.

— Il faut en être convaincu. La déprime ne doit pas avoir sa place après tous ces traitements. Il faut espérer qu’ils ont été entrepris pour me guérir. La thalasso a permis de me doper, de dépasser mon aspect physique. Retrouver une liberté. Je pense que les quelques auto-hypnose ont facilités cette libération. Les amis ou les personnes qui me connaissent, n’arrêtent pas de me dire que rien de ma maladie ne se voit sur mon visage ou dans mon attitude physique. Ils me trouvent toujours en forme et pense que je vais guérir.

— Ils l’écrivent et ils en sont persuadés.

— Ils ont raison de réagir ainsi et ils le font avec sincérité. Ils participent au processus de ma guérison. J’ai peur parfois de les ennuyer avec mes comptes-rendus médicaux.

— Ils ne semblent pas dire cela, bien au contraire. Ils sont heureux que vous puissiez les associer à votre cheminement.

— Je le crois. Il est vrai que cela demande une attention pour leur communiquer mes émotions. Ces amis sont de plus en plus nombreux.

— Vous le regrettez ?

— Bien au contraire, je suis heureux et cette participation, ces échanges me stimulent et deviennent presque nécessaires. Je ne dis pas que j’attends leur réponse, mais j’apprécie quand ils commentent ces textes. Je fais attention à tous ceux qui sont malades. Depuis la création du blog, beaucoup de lecteurs sont devenus des amis internautes. Pour eux, j’écris des mots spécifiques, je prends plus de précautions et je n’envoie pas le même type de message parce que nous avons une approche différente de la maladie.

— Que vous ont apportés ces malades internautes ?

— Beaucoup de dialogues. Comme ils étaient un peu partout dans le monde, ils me permettaient de parler de mes recherches en médicaments, des expériences qu’ils avaient eues ou dont ils avaient entendu parler. Aucun n’avait un cancer comme le mien. Une petite frustration de ne pas pouvoir trouver des personnes correspondant à mes pathologies.

— Sur le net, vous n’avez pas trouvé des forums et des personnes avec le même cancer que vous ?

— Non, je n’ai pas assez cherché. C’est monstrueux internet. Il faut parfois s’armer d’une patience infinie. Il faut comprendre où sont ces sites de dialogue et trouver les personnes qui ont envies de s’exprimer sur le long terme. Souvent c’est une réponse à un mail et puis tout s’arrête. Mon blog a été plus constructif, car les entretiens ce sont établis d’une autre manière, qualitativement meilleure et cela dure depuis sa mise en service. Je suis heureux d’avoir trouvé l’énergie et surtout d’avoir été constant dans le suivi de l’écriture de mes textes et l’exigence de mettre à chaque fois des photographies de mes tableaux.

— C’est une bonne idée de présenter vos tableaux.

— Je pense que les textes étaient moins rébarbatifs. Lire sur le net n’est pas facile et souvent fatiguant. Beaucoup d’internautes m’ont demandés de leur envoyer les chapitres en fichier pour les imprimer.

— Allez-vous continuer à peindre ? Aurez-vous assez de temps pour tout effectuer.

— Ce n’est effectivement pas facile de concilier mon travail et tout ce j’aimerai faire en dehors de ce dernier. De toute façon l’écriture de ce blog prime ainsi que mon métier d’art. Je devoir passer des heures pour établir toute la liste des produits que j’ai utilisé dans ma carrière puis trouver sur internet leur fiche technique afin d’établir un dossier de maladie professionnelle.— Comment cela se passe ?

— C’est à moi de reconstituer tout le parcours et l’emploi de ces produits avec les courriers me demandant de les pratiquer sur les vitraux anciens. Ensuite, encore à moi de retrouver les fiches descriptives puis de les expédier à un professeur en charge de l’analyse. Je me sens investi de cette tâche. Si je ne le fais pas, rien ne se fera. J’ai beaucoup d’espoir car un homme politique que je considère, a des enfants touchés par cette maladie et il est donc plus à mon écoute.


*