14H30. Béatrice me conduit en voiture à l’Institut pour ma première radiothérapie que je vais avoir dans une heure ! Sur l’autoroute, le soleil se découvre derrière de magnifiques nuages gris argentés. Dès le passage du péage, je cherche ma station de radio préférée : Jazz. Leur éclectisme musical me rend heureux. Cette musique me vide des « ondes » négatives. Elle me permet d’aborder ma radiothérapie dans une parfaite indifférence ou plus exactement avec moins de craintes, seulement un désarroi ace à l’inconnu de cette médication qui traite par l’invisible et est indolore !
Chaque service de radiologie est désigné par le nom d’une étoile, celui où je me rends s’appelle Véga. Je me dirige vers mon nouvel astre tout au fond du couloir et je suis prêt à l’embarquement. Dans la salle d’attente, un jeune homme avec son père semble avoir du mal à remplir les feuilles de maladie. Je les aide. Je suis persuadé que le fils accompagne son père ; qu’elle n’a pas été ma surprise de voir le fils entrer dans le sas pour une radiothérapie. J’ai été très ému de voir des jeunes venir ici pour soigner des cancers. Le traumatisme que j’imagine pour quelqu’un d’aussi jeune.
15h40— Oui.
— Vous pouvez entrer dans la première cabine, vous mettre torse nu et je viens vous chercher.
Je vois passer devant moi le jeune homme qui me sourit et me souhaite bon courage. J’arrive dans cette salle de radiothérapie ou se dresse un immense appareil.
— C’est ma première radiothérapie, dis-je à l’infirmière qui me reçoit.
— Aujourd’hui c’est juste une séance de positionnement. La radiothérapie elle-même commencera que mercredi, me répond t’elle.
— Dire que j’ai stressé toute la journée ! J’aurais dû me rappeler que vous me l’aviez fait, il y a quelques mois.
— Vous êtes déjà venu, m’interroge t-elle ?
— Oui, je suis à la troisième tentative de radiothérapie. La première fois elle a été repoussée parce que la chimiothérapie répondait bien. La deuxième fois j’y ai échappé parce ce que j’ai été opéré. Maintenant, c’est la bonne et je suis, disons, un peu dans l’interrogation concernant le traitement de radiothérapie.
— Vous avez peur ?
— Non.
— Vous savez c’est indolore. Il y a juste quelques désagréments à la fin du traitement et encore cela dépend des personnes.
Je ne comprends pas bien comment ce traitement va se dérouler. Les mots que j’entends ou que je lis ne me suffisent pas. Les médecins ne peuvent pas apporter de meilleures explications. Est-ce si utile ? Est-ce que je me focalise sur l’abstraction de ce traitement ? Est-ce les deux expériences précédentes, la chimiothérapie et l’opération qui me poussent à tout savoir plutôt que de le découvrir en cours de traitement ? Je me suis mis à penser à l’actualité financière, à la bourse qui chute aujourd’hui de neuf points, du jamais vu depuis la création du CAC 40. Incertitudes, peurs et paniques sont les maîtres mots de la finance. Pour moi, il n’y a pas le mot panique. Penser à la bourse me permet de ne pas focaliser mon attention sur mon oreille qui me démange, sur mon épaule qui me fait mal repliée par derrière ma tête et tous les petits désagréments qui surviennent quand il vous est demandé de rester immobile longtemps.
Mercredi
— Monsieur Alliou, première porte, s’il vous plaît.
— J’ai une petite inquiétude, je tousse depuis trois semaines. Ca avait commencé bien avant ma première radiothérapie.
— C’est normal me dit-il.
Cela m’énerve d’un seul coup. Il ne m’ausculte pas et fait déjà son diagnostic. Sous l’impulsion de la colère:
— Moi je m’inquiète ! La toux a été pour moi la révélation de mon cancer donc c’est normal que je sois inquiet et que je vous en parle.
Bon Didier, calme-toi, qu’est ce qui te prend ? Pourquoi deviens-tu agressif ? Reste cool, il n’y a pas le feu. Surtout si tu vois ce médecin toutes les semaines. Pourquoi se mettre dans des états pareils ? Je respire et je dirige la conversation vers un autre sujet.
— Quels sont les symptômes que je vais rencontrer le long de ma thérapie ?
— Vous n’aurez peut être rien. Cela dépend de chaque patient. Si vous suivez mes conseils en ne buvant pas de liquide tel que des jus d’orange, de citron, si vous évitez les vinaigres et tout ce qui est pimenté, vous ne devriez pas souffrir ; bien sûr aucun alcool et ni tabac vous sont autorisés. Vous devrez vous protéger du soleil pendant au moins toute l’année 2009. Prendre des douches avec un savon de Marseille, ne pas mettre de crème sur votre thorax.
— Vous pouvez m’expliquer comment se passe ma radiothérapie ? La machine s’arrête dans certaines positions, pourquoi ?
Il tourne son écran vers moi, d’un seul coup je sens que l’atmosphère se détend. Il prend son temps, il m’explique les zones traitées. Je ne dois pas me focaliser sur le positionnement de la machine. Il me montre toute la programmation pour les vingt-sept séances.
— J’ai maintenant vingt-sept séances ?
— Oui me répond t-il.
Je n’ai pas bien dû comprendre car lors rendez-vous précédent, il était bien précisé vingt-cinq séances, mais c’est bien de le savoir que j’en ai deux de plus, j’aurais préféré deux en moins !
Je quitte son bureau pour replonger dans le métro. J’ai un peu de mal avec la foule ce matin : trop dense, trop bruyante. Les odeurs de tous les parfums du monde semblent m’arriver dans les narines. Que de poussières et de solvants, ils agressent mes poumons ! Aux heures de pointe, le matin et le soir, nous nous retrouvons debout les uns contre les autres ; tout mouvement devient impossible tant nous sommes serrés. Les visages se collent au mien à différentes hauteurs. C’est un point d’observation extraordinaire pour un artiste car il est possible de regarder les gens dans tous les détails : j’ausculte les courbes des nez, des lèvres, des cous. Je ne voudrais rien perdre de ces instants. Les mains essayent de s’accrocher aux différentes barres métalliques, elles passent ainsi en tout sens devant, derrière et sur les cotés. Elles deviennent avec les visages une superbe composition qui me donne envie de les dessiner. J’appelle ces moments le grand enchevêtrement de la vie. Je suis l’inquisiteur. Je m’abandonne à rêver. La circulation du métro, sa rapidité ses arrêts brusques particulièrement dans les grandes courbes font que le mouvement de mon corps suit celui des autres personnes. Tout le monde se touche dans une promiscuité qui n’est toléré dans ce lieu, il serait totalement exclu dans un autre espace. Le matin à six heures trente, au métro Wagram, personne ou presque. Au changement à Opéra, tout commence à s’agiter, ceux qui partent avec moi souvent se calent la tête contre la paroi vitrée et continuent un sommeil inachevé. J’aime pouvoir les observer, je n’ose pas sortir mon carnet de croquis, comme je le faisais quand j’étais étudiant. Je dessine plus discrètement sur un journal distribué gratuitement à chaque bouche de métro. C’est une féérie de visages. C’est magique et fantastique ses visages de tout pays ! Au croisement des couloirs, voir les gens passer en tout sens est très surprenant, aucun mot ne peut décrire ces mouvements qui s’organisent. Il y a ceux qui montent un escalier, d’autres qui vont à droite puis ceux qui descendent à gauche. Il y a toujours le contrevenant qui pense aller plus vite en forçant sur la file opposée, l’égaré qui se retrouve dans le mauvais sens et peine à revenir dans celui de la circulation humaine normale. Comme je prends toujours les mêmes couloirs depuis ma radiothérapie, je m’amuse à observer chaque jour un peu plus. Envie de me concentrer sur ces personnes, de faire fonctionner mon imagination et de trouver en moi le temps de regarder les autres. Les mots s’écrivent dans ma tête, je consacre beaucoup de temps à les transcrire et je pense qu’il me faut exprimer ce que je découvre. Je ne sais pas où me mène cette écriture, je cherche à la partager si c’est possible avec vous, amis ou inconnus. Cette écriture m’accapare complètement, je ne peux me consacrer qu’à cela pour l’effectuer le mieux possible, même si fusent dans ma tête mille autres idées.
A la neuvième séance de radiothérapie, je me sens le soir particulièrement fatigué. Je ressens toujours des fourmillements dans les doigts de pied. J’ai essayé la méthode de Thierry qui consiste à boire du magnésium chaque jour. Rien n’y fait. Continuant de tousser, j’ai enfin écrit à mon oncologue pour prendre rendez-vous avec lui. Neuf séances sur vingt-sept, c’est un long chemin à parcourir. J’ai l’impression qu’il est terriblement long et sinueux. Lorsque je me sens mal, j’ai des idées négatives qui prennent place dans ma tête, j’ai l’impression de vivre dans la crainte de retomber malade. Je chasse cette idée mais elle revient de temps en temps, elle m’envahit lorsque je suis fatigué. Dans la salle d’attente du Véga, je parle aux visages qui deviennent familiers. Les temps de conversation sont trop courts. Il faut absolument que j’invite cette dame à prendre un thé à la cafétéria, elle semble pouvoir parler facilement de sa maladie. Allez vers les autres patients est important, non pas pour refaire le monde mais pour parler entre malades.Je reçois cette mauvaise nouvelle en pleine figure. Je fais un effort pour ne pas paraître trop alarmé.
— Tu peux m’en dire plus sur cette tumeur ?
— Je ne sais pas, les examens sont en cours.
— Tu m’appelles dès que tu sais ?
— Oui.
— Super, m’écriai-je.
— Ils vont m’enlever un rein, me répond t-il sèchement sans doute surpris de ma réaction. La tumeur est mal située et donc aucune possibilité de garder le rein.
Il est complètement déconcerté par mon enthousiasme. Personne ne lui a parlé de vivre avec une tumeur. L’opération ! Comment j’ai fait.
— C’est simple, je suis parti quelques jours en Italie avant cette opération. Il faut absolument se décontracter, être heureux et le moment arrive sans problème. Je ne peux que t’encourager à lire ce que j’ai écris.
— J’ai un mariage en Espagne, puis une réunion de famille dans le sud de la France, me répond t-il.
— Super, être occupé physiquement est très bien avant une opération.
Il est nécessaire ne pas penser à son opération mais ce n’est pas suffisant. Il lui faut comprendre pourquoi il doit subir une opération. Il n’y a que ce que chacun vit au fond de lui- même qui donne la volonté de se surpasser.
— Est-ce facile d’arriver à se surpasser ?
— Je ne dis pas que c’est simple mais que faire d’autres ? Attendre dans son coin, immobile comme si la planète ne tournait plus pour arrêter le temps ! Impossible. Je préfère foncer et ne pas subir.
— Tout le monde ne peut pas aller aux quatre coins de l’Europe pour assouvir son dépassement.
— Oui vous avez raison, je crois que j’aurais été au village d’à coté, c’est déjà ça !
— Il faut donc bouger ?
— Oui, il y a une part physique qui doit être accomplie pour rester en forme. Nous avons assez de moments dans la journée pour penser à notre opération car elle ne disparaît pas par enchantement. Nous voudrions bien avoir une baguette magique pour nous retrouver comme avant.
— On pense souvent à ce que l’on était avant l’annonce de ce cancer ?
— Oui et non. Oui quand on déprime, non quand on se projette sur l’avenir.

Chaque jour prendre le train pour aller à l’IGR est parfois psychologiquement difficile. Je ne suis toujours pas en adhésion avec la radiothérapie. Au bout de quatorze séances, une incertitude m’envahit. Impossible de donner des mots, des idées ou des définitions à ce que je ressens. Je semble supporter le traitement, j’ai simplement une fatigue continue. Hier matin en avance de trois quart d’heure, je suis assis dans l’immense hall d’entrée de l’IGR. Je lis un journal en attendant de descendre à mon rendez-vous au deuxième sous-sol. Je sens une présence devant moi. Je lève les yeux et je vois mon oncologue tout souriant :
— Je vous ai vu en entrant, alors comment allez-vous, me demande t-il ?
Je suis tellement surpris de le voir là !
— Bien, je suis rassuré suite à votre appel téléphonique concernant ma toux.
— N’hésitez pas, je suis à votre disposition pour toute question.
Je suis très heureux de le voir, il est venu vers moi dans cet immense hall où il aurait très bien pu passer sans se déranger. Au-delà d’un rapport patient-praticien, il y a une relation humaine, elle est importante et s’y ajoute une confiance qui permet au malade d’escalader des montagnes. Ce simple geste, de dire bonjour avec une bonne poignée de mains, est pour moi merveilleux. Une demi-heure après, je suis face à un autre médecin pour la visite hebdomadaire de radiothérapie qui lui ne lèvera même pas les yeux en me disant bonjour et sans avancer vers moi une seule main, cela n’a rien à voir avec sa compétence mais comment faire confiance, elle se mérite et se donne au patient droit dans les yeux. Je suis intransigeant parce que j’ai envie d’une perfection qui ne peut pas toujours exciter. Je me sens orgueilleux comme si j’étais le centre du monde. Pourtant, je suis bien loin de retenir toute l’attention de ceux qui me voient et me soignent. Je suis quelqu’un qui regarde les personnes, je vous scrute, vous dévisage, je vous dessine et j’imagine tout de vous, sans toutefois porter un jugement parce que j’aime vous regarder. Ici dans ce monde médical, je suis celui qui est examiné. Je suis très attentif au regard que l’on me porte. Complexe la vie, pleine de rebondissement pour celui qui sait regarder et comprendre ! J’ai demandé au secrétariat si je pouvais avoir un nouveau médecin. A la dernière consultation médicale, il s’est passé une scène ubuesque : celui qui ne me regardait pas, n’a pas cessé de rentrer dans la pièce où je me trouvais avec le nouveau médecin en me donnant des bonjours à n’en plus finir. Je n’en revenais pas de le voir s’agiter ainsi. Le nouveau médecin est différent, il ne m’ausculte pas plus et me parle de sa femme qui travaille dans l’hôpital de ma ville.
— Désolé docteur, si je suis avec vous ce matin, c’est parce que les traitements qui étaient programmés dans ma ville n’étaient pas ceux qui sont pratiqués ici à votre institut !
Je m’énerve encore une fois mais c’est vrai, comment peut’ il mettre en doute le fait que j’ai fait le choix de venir dans cet institut. Je mets ses propos sur une maladresse, intelligent mais pas psychologue.
— Vous avez certainement docteur, tout l’historique de mon cancer dans le dossier que vous avez devant vous !
— Oui, dit-il en me regardant étonné de ma réponse.
Il se met à feuilleter mon dossier, tournant méthodiquement chaque page. Je ne sais pas ce qu’il cherche mais il est consciencieux. Il ne me parle plus et moi je le regarde amusé de cette scène. Enfin il le referme et me demande :
— Vous n’avez besoin de rien ?
— Si, je vais avoir du mal à déglutir suivant ce que votre confrère m’a annoncé. Donc j’aimerais avoir les médicaments en prévention, si c’est possible.
— Bien sûr, que voulez-vous ?
— Je ne sais pas, je ne suis pas médecin.
— Oui, bien sûr ce que je veux dire est : voulez-vous un médicament qui puisse vous aider à avaler votre nourriture ?
Voilà une autre scène ubuesque : ou je ne comprends rien ou je m’exprime mal. Il veut que j’avale quoi d’autre si ce n’est de la nourriture ?
— Oui mais si possible pas en cachet car un malade m’a dit qu’on lui en avait préconisé et que cela était douloureux d’avaler ce médicament
— Je peux vous donner un antidouleur.
— Non, je veux simplement ce médicament sous une autre forme qu’un cachet, cela existe.
— D’accord, me dit ‘il, vous demanderez cela à votre pharmacien.
J’ai presque plaisir à me retrouver seul, ouvrir mon ordinateur, m’installer devant ce clavier et regarder mes doigts passer d’une syllabe à une autre pour former ces mots puis ces phrases. Il me faut tant et tant me relire pour m’approprier chaque mot et qu’ils puissent former une musique ou une lecture harmonieuse. Ils résonnent dans ma tête si rapidement que mes doigts n’arrivent pas à suivre le flot continu qui s’écoule naturellement devant moi allant s’afficher sur mon écran. La maladie devrait nous paraître facile à entrevoir par les phrases des médecins. Beaucoup y parviennent et effectivement je parle souvent de ceux qui n’arrivent pas. Ce n’est certainement pas sympathique de focaliser mes mots sur eux.
— Vous écrivez souvent les critiques que vous faites aux médecins.— Nous nous souvenons facilement des défauts et ils sont narratifs. Lorsque tout va bien, je le dis mais nous retenons souvent l’anecdote, le détail qui pimente la lecture. J’essaye de ne pas écrire que dans un sens négatif mais avec l’envie d’améliorer les comportements. Je ne voudrais pas que cela soit interprété comme un jugement car j’aurais tord de le faire. Ces médecins veulent nous guérir donc tout doit y contribuer dans une belle harmonie.
— Un impossible idéal ?
— Non, une envie d’en parler. Tout ce qui est écrit n’est pas défaitiste, bien au contraire. J’ai l’impression de « positivé » mon combat si je puis inventer ce mot.
— C’est ce que vous ressentez mais ce n’est pas toujours ce qu’on lit, ou alors on ne sait pas lire ou vous ne savez pas transcrire ?
— Je ne suis pas parfait. Partant de cette sentence, je fais avec ce que je suis, sans colère, au moins j’essaye. Quand vous regarder un tableau, toutes sortes de lectures peuvent être faites, positives ou négatives ; vous pouvez lui reprocher d’être mal peint, vous pouvez lui trouver de multiples qualités mais qu’est ce que vous retenez quand vous le quittez du regard ce tableau ? Quand vous tournez la page de ce livre ? Je ne peux pas être à votre place et votre jugement est à respecter. Je ne veux pas penser à la subjectivité du lecteur, je dois atteindre la meilleure expression dans mes descriptions de mes sentiments. Je ne veux pas écrire à chaque ligne que le ciel a un beau bleu, que la mer est belle et que tout le monde est gentil. Cette écriture est une aventure comme celle de mon cancer. La partager est pour moi un vrai bonheur, même si elle n’est lue que par une seule personne.
— Mes questions semblent vous agresser ? Est-ce que j’ai le droit de vous dire aussi ma vérité ?
— Je ne m’énerve pas. Je suis en rhétorique avec vous. Notre conversation doit aller au fond d’une vérité. Je pense sincèrement que c’est le contexte de ma maladie qui assombrit votre lecture. Je comprends que c’est peu palpitant de lire ces mots : cancer, chimiothérapie, radiothérapie. Vous pouvez avoir du découragement.
— Non, je trouve intéressant que quelqu’un puisse passer autant de temps à exprimer son expérience. J’avoue que découvrir cette maladie m’effraie. Je me demande si je serai aussi perspicace que vous pour la combattre.
— Merci d’en parler et je l’ai souvent pensé : comment quelqu’un qui n’a pas cette maladie peut ressentir mes mots ?
Je suis à mes six dernières séances de radiothérapie et la fatigue que mon oncologue m’avait décrite arrive. Je suis épuisé. Je trouve pourtant l’énergie d’aller tous les jours à l’IGR, de prendre le train puis le métro et d’arriver dans cette salle d’attente. Il y a un patient qui a attiré mon attention, c’est Alexandre. Hier, il était penché comme endormi sur la poitrine de sa mère. Comment peut-on à quatorze ans, être atteint d’un cancer et recevoir deux radiothérapies par jour ? Il me donne et me permet de trouver ma détermination face à ma fatigue. Il est le courage.Ouf, c’est la fin des traitements. J’ai commencé ma maladie avec l’anniversaire de mon fils pour finir avec celui de ma femme. Pas d’émotion ou de regret, simplement espérer que tout ce chemin va déboucher sur une guérison. Est-ce que j’ai mis assez d’énergie pour tuer ce cancer ? C’est l’une des meilleures questions que je puisse me poser. Comme je n’ai pas de réponse, je me dois de rester positif et faire comme si le traitement se poursuivait pour ne pas relâcher ma vigilance. La dernière visite en radiothérapie est avec le médecin dont la femme travaille dans l’hôpital de ma ville. Il me reçoit entouré de cinq étudiants en médecine.
— Bonjour, me dit-il, comment allez-vous ?
— Bien.
— Votre traitement finit aujourd’hui.
— Justement comment cela se passe t-il après ?
— Au bout de six semaines, il faudra passer un scanner du thorax et de l’abdomen puis vous aurez une première visite afin que l’on puisse voir comment réagi la radiothérapie. Vous aurez ensuite d’autres examen mais plus espacés.
Il ne m’examine même pas comme la dernière fois et parle à son dictaphone pour l’énoncé d’un compte rendu. J’en profite pour regarder un à un ces étudiants, quatre filles et un garçon. Comment peuvent-ils avoir un enseignement de cette visite dite médicale ? De toute façon j’abandonne de parler avec ce médecin et je n’ai qu’une hâte, c’est de partir. Béatrice qui m’accompagne me regarde et par son sourire, je sais qu’elle est convaincue que ce rendez-vous ne sert à rien. Je n’ai pas pu partir de l’Institut sans saluer les infirmières et les secrétaires qui par leur gentillesse ont su rendre ces aller-retour conviviaux et je les en remercie. Je ne pars pas avec nostalgie, bien au contraire, je sais que je rentre dans mon monde de normalité, il va me falloir apprendre à vivre autrement et garder mes bonnes résolutions.
En arrivant chez moi j’ai ouvert mon ordinateur. Je me suis mis à faire ma carte de vœux. Chaque année, elle est créée dans l’urgence. Pour la première fois, je la réalise un mois avant ! J’ai eu l’idée en revenant de l’IGR de mettre les quatre panneaux du vitrail de l’Ascension. Il date de 1100 et est le plus ancien vitrail en place dans un édifice. C’est pour moi un chef d’œuvre de dextérité en peinture sur verre et d’une composition très moderne avec les personnages qui se détachent sur des fonds alternés d’un fond de rouges et bleus. En regardant les centaines de photographies numériques que j’ai pris, j’ai découvert une chose intéressante : l’un des personnages qui est censé regarder vers le haut, a la tête avec la même déformation que les personnages que je créais avant ma maladie. C’est un choc émotionnel de trouver le dessin avec un peu d’exagération d’une tête penchée sur l’épaule. Si au début du XIIème siècle l’auteur de ce vitrail donne à ce visage ce mouvement c’est pour aider le spectateur et lui donner la certitude qu’il regarde bien vers le haut, moi dans mes dessins je trouve intéressant de positionner les têtes des personnages. J’aime les analogies qui se présentent comme un clin d’œil, elles me permettent de mieux regarder les œuvres anciennes. Sont-elles des sources d’inspiration ? Pas si sûr. Mais elles sont le témoignage que l’homme est un éternel recommencement. En écrivant ces mots, je ne peux pas m’empêcher de penser à ma maladie. Son histoire est si ancienne ; pourtant elle devient de plus en plus présente dans notre vie contemporaine. Les prévisions qu’une personne sur deux sera atteinte d’un cancer, devraient être le moteur d’une recherche importante car elle n’épargnera personne. Face à la maladie, il n’y a pas seulement les traitements mais notre moral, cette force qui est en nous et nous propulse au-delà pour rechercher les hommes qui sauront nous guérir. Le dialogue est parfois meilleur que le monologue et une conversation à bâtons rompus nous mène toujours dans les recoins de notre vie pour découvrir ce que nous sommes.
— Que ressentez-vous à la fin de ces traitements ?
— Je ne sais pas, je n’ai pas pris encore l’habitude de ne plus avoir de traitement.
Actuellement je suis épuisé. Pour vous donner un exemple, l’autre jour je me suis mis à marcher très vite pour prendre le bus que venait d’arriver. Je n’ai pas pu accélérer. Je me sens diminué physiquement et je ne comprends pas pourquoi mon opération ou mes traitements ont eu une telle influence sur ma musculature.
— C’est peut être normal. Il faut être patient !
— C’est le mot qui me harcelle depuis le début de ma maladie : être patient.
— L’êtes-vous ?
— Non, j’avoue mon impuissance à trouver cette patience. Est-ce que le fait d’être actif, c'est-à-dire de ne pas subir ne me rend pas patient ? Je ne sais pas. En tous cas, c’est grâce à cette qualité que j’ai pu arrivé où j’en suis.
— Cette énergie qui transparait chez vous, va t-elle se canaliser vers d’autres buts maintenant que ce combat est gagné, au moins dans le premier round ?
— Je ne pense pas avoir gagné aussi facilement. Je suis persuadé que cette maladie demande une vigilance permanente. Je dois changer mes habitudes au moins espérer de le faire. J’aimerais rester calme en toute circonstance.
— Pourquoi, vous ne vous maîtrisez pas ?
— Je suis nerveux et il m’arrive de m’emporter. Cela est apparu après avoir arrêté de fumer, il y a donc pas mal d’années. Pendant ma maladie j’ai eu des colères, je sentais mon corps comme électrisé. Presqu’impossible de maîtriser mes sautes d’humeur. Je veux me retrouver calme en toute circonstance, c'est-à-dire ne pas m’en vouloir de m’être laissé emporté.
— Et vous penser y arriver seul ?
— Je ne peux pas présager de l’avenir mais je pense que c’est la solution, cette recherche en soi. Je ne vois pas qui peut m’aider en ce domaine surtout si je n’accepte pas de faire des efforts.
— Aucune aide alors, seule votre volonté peut vous permettre d’y accéder ?
— Non, ce n’est pas aussi vrai. J’ai toujours une possibilité d’être aidé grâce à l’hypnose.
— Comment l’hypnose ? Elle vous permet un meilleur contrôle de vous-même ?
— J’ai depuis longtemps pratiqué cette méthode qui est vieille comme le monde. Beaucoup de civilisations pratiquent l’hypnose et nous venons en France de retrouver cette méthode. Il faut repérer quelqu’un qui la pratique avec beaucoup d’expérience. Je pense que ce procédé vous aide. Je ne sais pas si c’est efficace dans tous les domaines psychologiques que nous rencontrons. Ma faible expérience, c'est-à-dire cinq séances, m’ont apportés des remèdes à ce que je souhaitais corriger, aux défauts dont je voulais me défaire. La dernière séance d’hypnose a été trois semaines après l’opération. Elle m’a permis de m’aider à revenir sur terre car après toutes les séances de chimiothérapie puis l’opération, j’avais la sensation depuis des mois d’escalader une immense montagne et d’être arrivé au sommet. Il me fallait redescendre. Je ne savais pas comment le faire, cela peut paraître stupide. J’en ai fait part à mon hypnotiseur qui lui-même n’avait jamais entrepris ce travail. Il a relevé le défi et nous avons trouvé la solution. Je ne sais pas si cette réponse est suffisante mais en tout cas elle a été celle que je recherchais dans ce moment, redescendre doucement. A la place de revenir sur mes pas, il valait mieux le faire autrement comme de me jeter dans le vide attaché à un parachute qui se déplace au gré du vent, de mes envies et me permet de contempler la beauté des paysages. C’est grâce à cette séance que je suis après ma dernière radiothérapie moins démuni et plus calme. Je continue de me laisser glisser doucement au gré du vent, du temps.
— Vous n’aviez pas fini votre traitement de radiothérapie ?
— Quand j’ai fait cette séance d’hypnose, je ne l’avais pas commencée. Je devais me retrouver pour aborder la radiothérapie plus calmement, cela me semblait indispensable.
— Vous suivez beaucoup votre instinct ?
— Oui.
— Est-ce raisonnable ?
— Je ne sais pas. Nous avons tous d’innombrables intuitions. Je crois qu’il nous faut suivre ce qui est en nous. C’est le fruit de notre réflexion, particulièrement quand nous sommes malades avec des désordres psychologiques. Nous avons besoin de notre corps en bon état pour poursuivre nos rêves. Quelle autre alternative avons-nous ? Tous les médecins n’arrêtent pas de dire que chacun est un cas particulier, qu’ils ne savent pas comment les traitements vont réagir sur nous. Si nous demeurons des cas originaux, nous avons en général la même médication. Il faut donc que nous fassions avec notre instinct.
— Faut-il une aptitude pour sentir cet instinct qui est en nous ?
— Des personnes vont dire oui. Je pense que notre instinct se créée par notre vie, nos expériences, il grandit au fur et à mesure et s’affirme dans les événements auxquels nous sommes confrontés. Il rejaillit dans nos paroles, par notre attitude envers les autres et par tous les pores de notre peau. L’instinct n’est pas seulement une relation avec nous même, il est une confrontation avec les autres. Je ne me considère pas comme un exemple, moins encore comme un donneur d’idées, j’ai trop de défauts. Pourquoi ai-je envie de parler de ma maladie ? Je pense que je l’ai déjà dit : par orgueil et comme un défi supplémentaire. Vous dire que ce qui chemine en moi est trop complexe, je laisse les mots s’exhaler dans ce que j’écris ou ce que je dis. Ils peuvent parvenir à vous donner une part de vérité. Je ne cherche pas à bluffer ou à imaginer autre chose, je raconte ce que je vis. Je ne veux pas mentir et vous mentir. Je peux tout de même exprimer ma sensibilité, elle me permet de parler plus facilement de ce que je ressens.
— C’est ce que nous voyons sur votre blog. Vous mettez en illustration de vos textes, des dessins et des tableaux.
— Il me parait normal d’assembler mes créations picturales à mes textes. Internet permet cette confrontation ou ce complément de moi-même, je ne m’en priverai pas. Les internautes m’écrivent en commençant par des commentaires sur mes tableaux, d’autres revendiquent même de revoir par exemple la série des poissons et ceux qui pensaient me connaître sont étonnés de découvrir mes créations. Je ne peux pas toutes les mettre dans les textes, c’est une terrible sélection. Il est normal que j’incère ce qui me plaît ou m’interroge. Il en ressort un autre dialogue avec les internautes. Ils écrivent plus facilement sur les carnets de croquis, ce moyen de travailler leur paraît plus familier. Parler de ma maladie sur mon blog doit être agrémenté par mes tableaux, ils ne sont pas là pour rendre la description de mes traitements plus facile à lire, ils sont un fil conducteur, une incitation à faire découvrir mon blog. J’espère le poursuivre même pendant tous les contrôles que je vais avoir dans le futur.
— Vous allez effectivement avoir des contrôles médicaux, est-ce que vous y pensez ?
— C’est une question qui a surgi au cours d’une conversation avec un patient dans la salle d’attente de la radiothérapie. Je n’avais absolument pas pensé à ces examens, étant donné que je suis dans une préoccupation immédiate celle de supporter les rayonnements. L’avenir est simple, ma vie continue avec de multiples projets. De toute façon, je ne sais pas vivre sans rêver et j’ai toujours besoin de concrétiser certains de ces rêves comme celui d’écrire l’histoire de mon cancer. Ecrire et peindre, les deux ne sont pas incompatibles mais la rédaction des textes me demande beaucoup d’énergie entre les textes anciens que je veux réécrire et ceux d’aujourd’hui que je ne dois pas lâcher afin de garder les bonnes sensations du moment. L’avenir des futurs examens me semblent lointain, mon interlocuteur est surpris qu’à la fin de mes traitements, je n’y pense pas. Je lui ai précisé que cette deuxième étape consistait à nous contrôler médicalement, ce que nous n’avions pas fait auparavant par insouciance ou par manque d’information. Oui les contrôles me semblent maintenant faire partie de ma vie et je ne dis pas qu’ils ne seront pas sans appréhension. J’espère que je serai comme avant mon opération : calme et serein, je le souhaite et je ne veux pas appréhender chaque rendez-vous.
— Est-ce que vous sentez assez d’énergie en vous pour continuer votre entreprise de vitraux ?
— Certainement pas comme avant. Il y a indubitablement un avant et un après la maladie. Je ne me vois pas reprendre le même rythme que j’avais auparavant. C’est impossible.
— D’accord, comment voyez-vous cet après ? Est-il possible de l’imaginer ?
— Je le fais tous les jours, je dois penser à moi à comment je vais vivre. Je me dois de peindre, un important travail m’attend afin de mettre en scène tous les tableaux que j’ai imaginés sur mes carnets de croquis. Je dois pour cela retrouver ma forme physique et ne plus avoir mal à l’épaule. Une fois que l’acte de peindre commencera, je sais que je me sentirai mieux et si par hasard je pouvais exposer, et que le public réagissait positivement, je serai heureux et je prendrai peut-être la décision de ne faire plus que cela. Je dois en parallèle préparer ma succession au sein de l’entreprise. Avant ma maladie tout convergeait sur moi, elle m’a démontrée que c’était possible de mettre en place un autre système de travail. Je souhaiterais aussi consacrer du temps à une association de lutte contre le cancer, j’ai eu tellement l’impression de galérer au début de cette maladie que si je peux apporter une aide, cela me rendrait heureux. Deux livres à finir, vous voyez, je suis insatiable !
— Peut-on changer si facilement ?
— Oui, vous avez raison, il reste au fond de nous ce que nous étions auparavant, il y a une nouvelle façon d’appréhender la vie, c’est important de garder en soi le sentiment que l’on a changé un peu.
— A cinquante cinq ans, c’est un nouveau cap dans une vie !
— C’est effectivement un changement et un espoir de vivre encore longtemps cette moitié de vie. Si je parle de succession dans mon entreprise, c’est parce que je sais que je ne donnerai pas autant d’énergie qu’à vingt ans et qu’une maladie vous encourage à poser les problèmes et à trouver les bonnes solutions. C’est le rôle d’un chef d’entreprise de voir se perdurer ce qu’il a créé. Transmettre est une obligation car j’ai la responsabilité de personnes qui attendent de moi tous les jours qu’ils puissent avoir du travail. Dans une entreprise, il faut pour rebondir, apporter des nouveaux souffles, de nouvelles énergies pour s’adapter à la conjoncture. Tout le monde dit qu’avec la chute de la bourse toute une économie va s’effondrer. Je dois être particulièrement vigilent et prudent, je dois être créatif pour imaginer et trouver des marchés afin de rebondir au-dessus des difficultés. Il y a tellement d’années que les crédits consacrés aux restaurations de vitraux sont en diminution que je me suis habitué à l’entendre chaque année. Je dépasse ces mots pour m’accrocher à chaque appel d’offre, trouver la parade pour le gagner et je ne veux pas que mon entreprise dépende de ma bonne santé.
— Votre vie quotidienne influera t-elle votre combat contre ce cancer ?
— Je suis tout à fait conscient que mon combat sera long et mon cadre de vie est influent pour ma guérison.
— Vous ne parlez pas de sport depuis le début de notre conversation.
— Le sport est tellement naturel, qu’effectivement j’oublie de préciser son importance. Je vais continuer à marcher, à jouer au golf et faire un peu de vélo. Je dois absolument marcher une heure par jour. Il faut que ce soit vital, je ne suis pas malheureusement assidu. Le matin, en ce mois de novembre, il fait nuit et le soir à partir de cinq heures le jour disparaît. Je préfère me reposer en ce moment. Le traitement de radiothérapie n’est pas dénué de risques. Les rayonnements destinés à détruire mes cellules cancéreuses affectent mes cellules saines situées à proximité. J’ai donc beaucoup de cellules saines détruites et mon corps s’acharne à les reconstituer. Je ne vais pas pour autant penser que toutes mes cellules saines sont détruites, non je pense que c’est localisé et précisément délimité. On a protégé de façon optimale mes tissus sains.
— Est-ce que vous avez des interrogations ou de forts mécontentements depuis votre cancer ?
— Ce sont deux questions qui ne peuvent se résumer en une seule réponse. Deux mécontentements : le premier est le mauvais traitement de chimiothérapie qui m’était donné dans ma ville, cela me fait encore peur quand je pense aux conséquences comme de n’être pas opérable. J’ai du mal à l’admettre. Je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas pu discuter avec ces spécialistes, c’est anormal. J’essaie au mieux de ne pas y penser mais que ce n’est pas facile. Le second est mon médecin généraliste qui n’a pas mis son savoir faire ou ses compétences pour me faire passer une radio du thorax pendant les six mois où je toussais avant l’annonce de mon cancer. Son comportement a été peu digne d’un médecin : il ne m’a plus contacté ou fait téléphoner par sa secrétaire alors qu’il recevait tous les comptes rendus des spécialistes pendant les dix premiers mois de mes traitements, je ne comprends absolument pas cette attitude. Après lui avoir fait confiance pendant vingt-deux années, j’ai été obligé choisir un autre médecin traitant. Le pire pour ce mauvais médecin, c’est que son cabinet médical est à deux pas de chez moi et je vais infailliblement le rencontrer, je ne sais pas l’attitude que j’aurai ce jour là.
— Vous auriez pu aller le voir, plutôt que de laisser le temps s’écouler.
— Je suis allé avec mon épouse le rencontrer dès que j’ai eu le diagnostic du cancer. Il nous a reçu debout, il s’est retranché dans des explications très évasives. Quand Béatrice lui a demandé, pourquoi il ne m’avait pas fait de radio, il n’a pas su répondre. Aux questions précises, aucune réponse digne d’un médecin à l’écoute de ses patients. J’admets qu’ils ne puissent pas tout savoir mais dès qu’un doute s’immisce, il aurait au moins dû avoir la sagesse et l’intelligence de faire appel à un spécialiste. Nous avons cette chance en France d’avoir un milieu médical compétent, il faut que nos généralistes nous dirigent vers eux. J’ai entendu pendant mes traitements beaucoup de personnes se plaindre de leur généraliste. Depuis ce jour il y a eu pour moi comme une cassure, un manque total de confiance et un doute sur son savoir faire.
— Et vos interrogations ?
— Elles sont si nombreuses, c’est pourquoi j’écris ce livre !
Je pensais avoir lu toutes les séquelles post-radiothérapie et bien non ! Je sentais mon dos me démanger et mon épouse y voit quelques boutons. Nous mettons une crème. Le lendemain, ils sont plus nombreux. Elle me dit — C’est un zona ! Vite, je prends rendez vous avec mon médecin qui déclare effectivement, s’en est un ! Cette infection, si elle n’est pas traitée immédiatement peut avoir quelques conséquences sur mon organisme. Je vais regarder sur internet et effectivement si on tape les deux mots : radiothérapie et zona, nous trouvons que cela peut se manifester dans les zones irradiés. Et cela tombe sur moi ! Dur, très éprouvant de se sentir encore malade. Je suis sûr que les médecins vont me dire à la prochaine visite de contrôle que c’est rarissime. Ils devraient un jour comprendre qu’avec un cancer, le moindre détail est important.
— Encore des surprises ! Vous devez être furieux !
— Je pense que nous vivons dans une époque où malgré internet, nous avons l’impression d’être aussi démuni qu’au XIXe siècle. Je ne suis pas furieux pour répondre à votre question, je serai plus enclin à me mobiliser pour faire avancer ces questions que les médecins appellent détails. La liste des petits inconvénients devraient être faite, non pas par les médecins qui n’auront pas le temps d’y consacrer un moment de leur terrible journée mais par les patients. Je crois que c’est grâce au malade, sur un blog par exemple où chacun mettrait son petit mal en définissant comment il est apparut et ce qu’a fait le médecin pour le faire disparaître. Pas compliqué et même très simple me semble t-il ? Si par bonheur cela marcherait, je pense que nous aurons enfin une communication simple et redoutable pour nos médecins. Auraient-ils pour autant peur de ne pas tout nous dire ? Je ne pense pas.
— Les forums sont là pour cela !
— Tout à fait d’accord, je galère à chaque fois pour trouver les détails, les noms des problèmes qui apparaissent. Internet est indispensable, encore faut il y mettre de l’ordre et trouver une méthode simple pour rendre efficace la demande des internautes. Les moteurs de recherches ne suffisent pas à moins d’une très grande patience.
— Vous avez d’autres problèmes qui sont apparus après vos traitements.
— L’acouphène est apparu dès la fin de ma chimiothérapie. Ces sifflements sont continus et rien ne peut les faire disparaître, encore un problème qui n’était pas listé. On nous dit que c’est le cisplatine qui serait à l’origine de ces acouphènes et rien ne permet de traiter ces pathologies en l’état des recherches. Il y a toujours un espoir avec du thiosulfate de sodium qui serait un antidote au cisplanite, il va s’y fixer et l’empêche ainsi de rentrer dans les cellules de la cochlée. A remède son problème : si on prend le thiosulfate de sodium par voie générale, on bloque le cisplatine pour l’oreille mais aussi pour la tumeur. Il me faudra encore attendre l’invention d’un traitement local ou me dire qu’avec le temps le cisplatine va s’éliminer progressivement de mon corps. Je ne sais rien de l’évacuation de ce produit, je ne suis pas chimiste mais le thiosulfate de sodium est un produit que j’utilise tous les jours pour les traitements des verres anciens altérés, c’est un clin d’œil à mon métier d’art.
J’aime aller au marché le dimanche matin qui se déroule au pied de la cathédrale. Il y a toutes sortes de marchands de légumes, de fruits, de viandes. Je rencontre souvent un ami ou une relation et les petits bonjours sont autant de clin d’œil sur la bonne santé des uns et des autres. Ce matin j’ai rencontré un ami, il me parle d’une personne qui nous avons connu il y a longtemps : — Je viens d’avoir sa femme, elle m’a dit qu’il avait un cancer du colon. Je ne peux pas trop en parler.
— Pourquoi ?
— Cela ne sert à rien.
— Ce n’est pas tabou. Pourquoi justement ne pas lui en parler, il n’y a pas besoin de chuchoter ou de ne rien dire, ce n’est pas une maladie transmissible ettout le monde peut l’avoir.
— Oui mais tu sais, on ne veut pas déranger, si elle n’en parle pas, on n’ose pas.
— C’est justement là le problème du cancer, ne pas en parler, faire de cette maladie une chose secrète. Moi, je trouve cela fou et ça me rend dingue. Passe-moi son téléphone et je vais lui parler.
Cet ami est complètement décontenancé. Je ne veux plus qu’on me parle de secret, il faut que des malades comme moi, montre l’exemple en parlant ouvertement et simplement de cette maladie. Il est parti sans me donner le numéro de téléphone. Dommage ! Je dois leur paraître fou, parler de cancer, cela ne se fait pas ! Nous n’avancerons pas si trop de monde reste dans cette attitude : rien dire. Bien au contraire, il faut en parler !

Zona
Comment guérir d’un zona ? Médicalement c’est possible mais c’est long ; tout le monde me parle de guérisseurs ! Qui n’a jamais essayé, avec ce mal, de voir un guérisseur ? Qui n’a jamais entendu dire que quelqu’un avait été guérit par l’un d’entre eux? Mais tout le monde ! Et moi, depuis plusieurs jours je cherche et je ne trouve personne comme si ces guérisseurs étaient tous décédés, personne de mon entourage n’a d’adresse à me donner et la douleur permanente sur mon thorax ne s’atténue pas. J’ai enfin trouvée quelqu’un qui au hasard d’une conversation m’a conseillé d’aller une personne qui habite dans son quartier et qui depuis de nombreuses années guéries cette maladie ; j’avais regardé à tout hasard sur internet et bigre il y avait pleins de noms, mais je n’ai aucune confiance, je préférais attendre et me laisser guider par ceux qui les connaissaient ces guérisseurs. Une fois que l’adresse m’a été donnée, j’ai aussitôt pris rendez-vous, une dame au téléphone me dit :
— Vous venez tout de suite !
J’ai tellement mal, que je lui demande dix minutes pour arriver chez elle. Je me présente devant la porte d’une maison des années mille neuf cent vingt, une petite habitation avec une architecture parfaitement symétrique. Elle est décorée comme un sapin de noël et il y a bien sur l’inévitable Père Noël qui escalade une fenêtre du premier étage. Après avoir sonné, au bout d’un long moment dans le froid de l’hiver que je ne supporte pas et qui me fait frissonner, une jeune dame m’ouvre la porte.
— Vous avez rendez vous, me demande t’elle en entrebâillant la porte ?
— Oui ?
— Entrez, dit-elle en m’ouvrant en grand cette porte.
Un étroit couloir et tout de suite deux autres portes. Cette jeune femme se colle au mur et me demande d’entrer dans la pièce de gauche. Je découvre un petit salon où se dresse dans un angle un grand et vrai sapin de noël qui sent bon. Il est recouvert de toutes sortes d’objets étincelants et de longues guirlandes. Un chien aboi dans la pièce voisine et je sens un chat qui se frotte sur mon pantalon. Je suis un peu désorienté dans cette pièce et le sapin de noël scintille de toutes ces petites ampoules en forme de bougies qui clignotent alternativement. Comme dans un traveling au cinéma, lentement mon regard continue à l’horizontal de se repérer dans l’espace. Je vois sur la droite au dessus de la cheminé de marbre blanc un petit baigneur dans un panier, l’enfant Jésus ! Mais noël, c’est dans quinze jours ! Sur ce premier mur en face de la porte sont accrochés différent tableaux de paysages et de portraits qui semblent réalisés par les peintres du début du XXe siècle. En tournant la tête vers la droite, je découvre une petite alcôve dans le mur du fond où est placé un divan de style empire. Entre ce mur et moi, se dressent sur l’épais tapis marocain, des fauteuils de tout style mais confortables et plusieurs petites tables et guéridons. Tout cet ensemble est poussé dans l’angle droit de la pièce afin de laisser un espace pour cheminer afin d’aller s’asseoir sur le canapé ou est-ce pour faire le ménage car ce canapé est recouvert de revues et de livres. Mais non elles ont été poussées à cause du sapin de noël ! Sur les petites tables rondes sont disposés des livres, des petites statues, des vases et toutes sortes d’objets. Tout est si proche que j’ai l’impression d’être dans un magasin de porcelaine, je me sens comme un géant qui ne peut avoir pour seul mouvement que celui de tourner sa tête et seulement elle, autrement tout va se briser. Mon attention se fige sur un tableau qui couvre presque la totalité du mur de l’alcôve, il est peint par Bernard Buffet et représente des étagères avec des livres. Autant je n’aime pas particulièrement cet artiste, autant ici, dans ce lieu, il prend sens et sensibilité et harmonie. Je ne vous ai pas dit l’essentiel, nous sommes ici chez un écrivain guérisseur. Quelqu’un entre, je me tourne vers une belle vieille dame habillée avec raffinement, foulard de soie autour du cou retombant sur ces épaules. Superbement maquillée avec de magnifiques lunettes à écailles, elles dissimulent avec talant les quelques contours de la peau qui pourraient dire aux autres : je n’ai plus vingt ans — et ses yeux, mon dieu ce regard, il hypnotise par sa douceur et son acuité à vous scruter lentement de haut jusqu’en bas pour vous juger ou vous jauger. Elle marche en s’appuyant sur une fine canne qu’elle laisse de suite dans le coin gauche près de la porte en la calant contre une commode régence ; elle me prend la main et la tient en me demandant d’une voix douce et ferme :
— Qu’est ce qui vous amène, mon doux monsieur ?
Je me laisse guider par cette voix :
— J’ai eu un cancer, il a été traité et j’ai été opéré puis ensuite j’ai eu une radiothérapie. A la fin de ce traitement vient de se déclencher un zona au niveau de mon thorax gauche à l’opposé de ma cicatrise.
— Bon, nous allons voir votre affaire, déshabillez vous.
Cela me fait tout drôle de me mettre torse nu, de rester debout face à une glace qui posée au-dessus de la cheminée qui me renvoie le reflet de mon corps. Je n’ai pas le temps de déboutonner ma dernière manche en retirant ma chemise que je sens ses doigts me toucher le dos, je me concentre en récitant mes deux phrases avec ma chemise qui pend stupidement vers le tapis marocain. Elle souffle sur mes boutons et tient toujours mes deux poignets. Un flux d’énergie passe en moi, c’est normal, je suis sensible à ces phénomènes ; au bout de quelques minutes, elle retire ses mains et me dit essoufflée en s’appuyant sur la commode :
— J’ai retiré, je l’ai pris en moi, j’ai les mains chaudes. Je vais vous dire mon bon monsieur, quelque chose que peu de personnes ne comprennent : nous avons le même sang !
Je la regarde en sentant ce moment solennel, sans en comprendre tout le sens. Comme son visage irradie d’un large sourire, je pense que c’est une très bonne nouvelle et je n’insiste pas pour en savoir plus. Elle me demande de revenir ou de lui téléphoner si je sens encore le zona. Je quitte cette pièce avec pour regret, celui de n’avoir pas pu parler plus longtemps avec elle. J’aime ces rencontres, ces surprises et l’atmosphère qui s’en dégage, c’est l’accumulation d’une vie, la sienne qui est devant moi avec son livre le plus célèbre qui est posé négligemment sur une table avec les différentes couvertures des nombreuses rééditions. Je n’ai pas vu son bureau, je l’imagine recouvert de livres trainants et entassés du sol au plafond.
A la seconde séance le lendemain, elle me parle un peu plus :
— Je trouve formidable votre combat contre le cancer, sachez que peu de personnes y arrivent, elles abandonnent rapidement ou se laissent guider par les médecins. Vous, je perçois que vous êtes combatif et vous êtes surtout réceptif, ce qui vous permet de naviguer dans ces traitements.
— Je le fais naturellement.
— Je le sais, c’est ce que je trouve fort en vous, car ce n’est pas facile. Rester combatif, c’est comme demeurer jeune au moins dans sa tête, regardez moi j’ai vingt ans et pourtant mes anniversaires me disent que j’ai quatre vingt onze ans !
— Cela s’entend dans votre voix que vous êtes jeune et dynamique.
— Merci du compliment au moins un homme qui sait parler aux dames. Pour notre affaire, il faut encore une séance pour chasser ce zona. Il n’est pas gagné, parfois il ne sort pas, il faut donc recommencer mais je sais que vous n’avez plus de cancer et donc je vais arriver à le prendre.
Je ne comprends pas toute la subtilité d’une guérisseuse de zona mais je trouve sympa de me laisser faire avec cette dame qui irradie de tranquillité. Je continue à prendre plaisir à regarder ses tableaux, elle suit mon regard.
— Vous aimez la peinture, me demande t’elle?
— Oui, je peins et en ce moment j’essaye d’écrire sur mon cancer, c'est-à-dire d’avoir la prétention de faire un livre de mon histoire.
— Vous devez le réaliser, c’est important pour vous et pour les autres, même si vous en souffrez car un livre n’est jamais accompli sans peine, sans renoncement, sans doute. Si des gens comme vous ne racontent pas leur histoire, c’est navrant !
— Mais je ne suis pas écrivain ?
— Personne ne l’est, on le devient, me répond t’elle avec un immense sourire !
Je suis revenu pour la troisième séance et elle reconnaît que mon zona est encore là.
— Personne d’autre ne vous touche, me dit-elle d’un air plein de sous-entendu ?
— Non, personne, je lui réponds droit dans les yeux.
— Bon je vais vous débarrasser de cela.
Elle me touche le dos d’un geste vertical puis elle referme sa main comme si elle me prenait une boule de poils et la jette au sol puis recommence ce geste plusieurs fois. Elle appuie son pouce sur la peau de mon dos au niveau de mon zona dans le sens vertical à certains endroits à l’horizontal comme un signe de croix ou du moins je l’imagine comme tel. Elle est perturbée par la chaleur qui émane de moi, elle me donne l’impression d’être perplexe devant ce mal qui est en moi. Elle me demande :
— Personne ne vous voit, ou ne vous touche ?
— Non, rassurez-vous, personne.
— Connaissez-vous quelqu’un qui commence par un J ?
Je suis tellement surpris par cette question que je bafouille :
— Non, mais je connais des Jean, des Julien, des Jeanne, des Jonathan, je ne sais pas ce que vous voulez me demander ?
— Si, quelqu’un qui a une importance pour vous qui commence par J ?
— Son nom ou son prénom ?
— C’est le J qui prime, bon jeune homme, je veux vous avoir ce soir au téléphone pour voir si tout va bien, allez, je vais me reposer.
Un peu décontenancer car comment savoir qui commence par un J et qui a eu une importance dans ma vie, il peut s’agir de tellement de personnes, car tout le monde à de l’importance, en trouver une de particulière c’est impossible, j’ai comme un blocage dans mon cerveau et aucun nom n’en jaillit. Il y a tant de J comme Jésus, Judas, bon, allez pas de plaisanterie, elle est sérieuse ma guérisseuse. Je raconte mon histoire à mon épouse et elle rigole et se met à trouver pleins de prénom de féminin et me pousse ainsi à avouer un crime. Qui ai-je bien pu aimer d’autre qu’elle ? Il faut bien en rire, c’est peut être cela le but de son J, me pousser à penser à autre chose ! Je ne sais pas si j’ai encore mon zona car je sens mon thorax douloureux. Je dois, je pense attendre les effets de cette guérison. Une belle rencontre et un lieu superbe avec une dame resplendissante que demander de plus un jour d’hiver si proche de Noël !

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